Revolution #8 - Automne-hiver 2010-2011Louis Nardin / Responsable éditorial de WorldTempus
Que l'on soit âgé ou gamin, on le guette. Le regard planté sur la maisonnette de bois, on scrute au passage de l'heure ou de la demi-heure l'ouverture de la petite porte et l'apparition de l'oiselet. Certains polissons se seront même suspendus aux pives servant de contrepoids pour remonter le mécanisme d'un ou huit jours de réserve de marche pour ceux fonctionnant sans piles. Inventée au 18ème siècle par des penduliers de la Forêt Noire en Allemagne, l'horloge à coucou se répand progressivement dans d'autres régions d'Europe et jusqu'en Suisse où des artisans locaux se mettent eux aussi à la fabriquer.
Alors que la version originale représente une fresque sculptée et trouée d'une petite porte, les ingénieux Helvètes pousseront l'exercice jusqu'à intégrer une boîte à musique et à lui donner la forme d'un chalet, traits caractéristiques et distinctifs. Aujourd'hui, la production reste très importante dans les deux pays. De la version simple à l'exemplaire géant allemand mesurant 15 mètres de haut, le coucou a pris toutes les formes; jusqu'à ce que des designers s'en emparent…

Fruit d'un clash
“ Le premier coucou redessiné sur mode design est signé de l'architecte américain Robert Venturi, explique Luc Bergeron, responsable du Secteur recherche et développement à l'Ecole d'art cantonale vaudoise, ECAL à Renens — Suisse. Figure fondatrice du postmodernisme, il a utilisé le coucou comme moyen pour appliquer à la décoration d'intérieur les principes de ce courant du 20ème siècle.” Le postmodernisme architectural était venu contredire frontalement les préceptes élaborés par les chantres du modernisme, tel Le Corbusier, qui prônaient le dénuement, des lignes géométriques pures et appliquaient le précepte “la fonction détermine la forme ”.

Pour Venturi, il était nécessaire de redonner une âme aux bâtiments et aux objets grâce à l'humour et par un retour à l'ornementation. “Le premier coucou de Robert Venturi est sorti en 1988 chez le fabricant d'objets design Alessi, poursuit Luc Bergeron. C'était un moyen d'appliquer sa théorie au mobilier d'intérieur.” Fruit d'un clash architectural, le coucou nouvelle vague amuse les créateurs qui aiment projeter leur vision du design dans des objets. Et si ces derniers appartiennent à un patrimoine commun, c'est encore mieux. Référence en termes d'objet traditionnel, le coucou appartient à un imaginaire collectif, comme l'ours en peluche par exemple. Cela en fait un support passionnant pour des réinterprétations. L'intention ici consiste à se réapproprier cette figure en associant des aspects fonctionnels, symboliques et émotionnels.
Ceci étant, le coucou mène désormais une existence bariolée. Propulsé montre-bracelet, bardé de couleurs électriques, disponible dans des versions à colorier soi-même, le coucou est apparu là où on ne l'attendait pas. “ En 2005, le fabricant d'horloges italien Diamantini et Domeniconi voulait redynamiser son catalogue, raconte Pascal Tarabay, designer à l'origine de coucous dont la forme est découpée dans une plaque de différents matériaux. Comme elle importait aussi des mécanismes de coucous fabriqués en Asie, j'ai décidé de créer un vrai “ faux ” coucou, qui serait aussi une icône graphique que l'on met au mur.

Au final, cette interprétation s'est avérée ironique et a trouvé un large public.” En revanche, sous le crayon du graphiste Jared Nickerson, le coucou connaît la douleur. Une hache et un hachoir de boucher plantés dans un décorum de bois, lui-même menaçant, livrent une version punk de la sage et naïve pendule. Son dessin, décliné sur des T-shirts et des skates, brise net l'image bucolique et souvent niaise des versions pour la masse. Même artificiel, le volatile connaîtrait donc le danger.
