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Elles voyagent de Dubaï jusqu'en Suisse

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Un simple clic de souris et une carte de crédit suffisent pour recevoir, même en Suisse, une réplique au nez et à la barbe des douaniers trompés par la discrétion rusée de l'expéditeur

LIVRÉE À DOMICILE La fausse Jaeger Lecoultre, d'un modèle incertain, commandée sur un site internet basé à Chypre, est arrivée dix jours plus tard chez son destinataire par courrier posté à Dubaï. L'enveloppe avait été ouverte à la frontière suisse mais non identifiée comme envoi de contrefaçon horlogère. La discrétion de la mise sous pli semble avoir réussi son effet.  HÉLOISE MARET  

Tout avait commencé par un spam, un de ces cour­riers électroniques non sollicités venus d'on ne sait où. Le mail suggérait «un cadeau royal pour vous et vos amis». Il proposait un lien vers un site au nom inintelligible. Quel in­ternaute n'a jamais cliqué sans savoir où il allait… La con­nexion avait alors basculé vers une autre adresse, celle d'un site basé à Chypre. Où le sur­feur avait été invité à découvrir plus de mille modèles des gran­des marques horlogères suisses. Bienvenue dans le souk de la contrefaçon sur internet! Ce jour-là, il y avait promotion sur les fausses Rolex. De la Date­just de base à celle sertie de brillants, toutes étaient à 199 dollars. Les copies d'autres marques prestigieuses valaient entre 200 et 300 dollars. Cartes de crédit acceptées, 20 dollars de frais d'expédition, envoi ex­press et discret.
Il avait flashé pour une Jaeger Lecoultre. La boutique virtuelle en proposait une di­zaine de modèles, plus ou moins référencés. Tenaillé en­tre l'envie de passer à l'acte et la crainte de se faire rouler ou attraper, il avait composé le numéro de téléphone indiqué sur la page d'accueil. On lui avait récité ce qu'il avait lu sur le site. «Toutes nos montres sont des répliques. Elles ne sont d'aucune manière liées aux marques qu'elles arborent. Si elles portent la mention Swiss made, c'est juste par souci de fidélité de reproduc­tion. Si vous n'êtes pas satisfait, nous acceptons l'échange. Nous remboursons en cas de défectuosité.» Il était rassuré, mais déçu: «Vous êtes en Suisse? Dom­mage, aucune marchandise n'est envoyée dans ce pays, ni en Allemagne, à Singapour ou en Corée.» Têtu, il avait quand même passé commande. Deux semaines plus tard, la Jaeger Lecoultre était arrivée à Lau­sanne. La montre venait de Dubaï. Valeur déclarée: 18 dol­lars. Taxe de douane: zéro
Apparence flatteuse

Passée de mains en mains à la rédaction, la fausse Jaeger Lecoultre a d'abord séduit par son apparence chic. Pas de la copie à deux balles: boîtier massif, mouvement automati­que gravé, rouages visibles à travers le fond de plexiglas, bracelet de cuir estampillé au nom de la marque… Un exa­men plus attentif lui a bien sûr été fatal. Numéro de série ab­sent, remontoir branlant, fini­tion grossière sous la loupe. Pas tout à fait «la classe sans per­dre son argent» promise par le faussaire dans sa publicité.
Chez Jaeger Lecoultre, on ac­cuse le coup. Tout en observant que la sophistication de ses modèles les rend plus difficiles à copier que d'autres, plus basi­ques. «Mais nous sommes loin d'être passifs, souligne Isabelle Gervais, chargée des relations publiques pour la marque du Sentier. Nous avons une cellule de veille avec une équipe à l'étranger au niveau du Groupe Richemont dont nous faisons partie.»
Douane passoire

Il demeure que faute de base légale, les douaniers suisses ferment les yeux si l'on débar­que avec ce genre d'objet au poignet. En revanche, ils an­noncent une tolérance zéro en cas d'importation par la poste. Il est dès lors piquant de cons­tater que l'enveloppe de la Fe­dex contenant la Jaeger Lecoul­tre avait été ouverte à la fron­tière helvétique. «Alors là, je ne comprends pas, s'étonne Jean­ Claude Bruttin, chef de Service à la douane suisse. Normale­ment, les contrefaçons repé­rées dans ce genre de colis sont saisies et transmises au déten­teur de la marque. C'est lui ensuite qui décide des poursui­tes à entreprendre.» Encore fallait-il identifier la montre comme étant un faux. Celle-ci avait été simplement glissée dans une pochette de plastique, protégée par un rec­tangle de mousse. Sans écrin, ni boîte, notice ou document quelconque. Exactement comme l'aurait fait un hôtel à l'intention d'un client oublieux. Plutôt malin.
Deux semaines plus tard, une pichenette faisait perdre à la belle l'aiguille censée indi­quer sa réserve de marche. Coup de fil à un certain Ron­nie, dont le numéro figure sur l'étiquette de la Fedex à côté de celui de la case postale de l'ex­péditeur. Le message est-il tou­jours dans sa boîte vocale

Jean-Claude Biver: «Enfin nous avons réussi! Etre copié est une forme de consécration»

 

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Jean-Claude Biver préside aux destinées de la marque Hublot. Ses montres de luxe figurent depuis peu au catalogue de nombreux contrefacteurs, en compagnie des autres grands noms de l'horlogerie suisse.
«Au risque de passer pour un hérétique auprès de mes semblables, ma première réaction en découvrant notre nom sur ces sites a été de satisfaction. Je me suis dit qu'enfin nous avons réussi.
Que c'est fabuleux d'être copié car on n'imite que les succès.
Que c'est une forme de consécration.» De fait, plusieurs de ses modèles contrefaits sont en rupture de stock sur internet.
Pas peur que la contrefaçon ne prenne la place d'authentiques Hublot sur le marché? «Il faut voir. Au fond, la progression des ventes de Rolex et Vuitton, les marques les plus copiées dans le monde, ne semble pas avoir frémi à cause de cela que je sache. Bien sûr, du point de vue de la qualité cela peut nous porter ombrage, mais celui qui achète une fausse Hublot est conscient d'avoir une copie.
C'est quelqu'un qui apprécie nos montres mais qui, au fond de lui, doit peut-être se dire à chaque fois qu'il regarde l'heure qu'il n'a pas les moyens de se payer l'original, qu'il est un minable. Alors à force d'être frustré, peut-être qu'un jour il va faire l'effort de s'offrir une vraie Hublot…»

Un microtrafic envahissant

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Quelque 40 millions de fausses montres suisses sont fabriquées chaque année dans le monde, contre 26 millions de pièces authentiques exportées. La Toile est devenue le lieu principal d'un microtrafic de plus en plus florissant.
Les sites proposant des contrefaçons horlogères se sont multipliés. Certains sont construits avec tant d'application qu'il est difficile pour un visiteur non averti de repérer la supercherie.
Présentation classieuse, historique des manufactures helvétiques, infos techniques et news horlogères authentiques s'y mêlent pour créer un redoutable climat de confiance. Lorsque le client ne s'y rend pas de lui-même, il y est sollicité par des mails publicitaires surgissant dans sa messagerie et la curiosité fait le reste.
A la Fédération de l'industrie horlogère suisse (FH), on estime que chaque jour, près de 100 000 internautes tapent les mots watch replica sur un moteur de recherche.
On sait que les faux, toujours mieux imités, sont produits en Chine. Et aussi que Dubaï est particulièrement appréciée par les vendeurs si l'on se réfère aux saisies douanières. «C'est un combat difficile et de longue haleine, explique Jean-Daniel Pasche, directeur de la FH. Tout est si mobile. Lorsque nous parvenons à faire fermer un site, il ressurgit sous un autre nom.» Et d'insister: «On oublie parfois que celui qui achète est aussi punissable.» En novembre dernier, une délégation de la FH s'est rendue à Dubaï pour un séminaire d'information.
«Les douaniers locaux ont appris à considérer tout élément permettant de distinguer le vrai du faux, en sachant qu'il est hors de question d'avoir à démonter une pièce pour juger de son authenticité. Les fonctionnaires savent désormais que les montres portant l'indication Swiss made sont fabriquées en Suisse et nulle part ailleurs.» En clair, la FH espère qu'ils auront désormais le bon réflexe en examinant des documents d'exportation estampillés China origin pour des montres revendiquant l'appellation Swiss made.


24 Heures / GEORGES-MARIE BÉCHERRAZ / www.24heures.ch