C'est la rencontre de deux icônes. D'un côté Michael Schumacher, champion des champions de F1 avec ses sept titres mondiaux. De l'autre Audemars Piguet, la plus ancienne manufacture de montres du monde, toujours propriété de la famille fondatrice et dont le pilote allemand est le nouvel ambassadeur de marque. Son retour l'an dernier à la discipline reine du sport automobile chez Mercedes GP Petronas témoigne de son esprit sportif: les débuts furent difficiles, les résultats modérés mais pour Schumi – comme aiment à le surnommer ses fans dans un mélange d'affection et de vénération – le défi réside toujours dans la course suivante. Passionné de techniques innovantes et de matériaux high-tech, fasciné par les trésors de patience nécessaire pour régler un bolide qui fi le à 300km/h, Michael Schumacher est aussi collectionneur de montres mécaniques.
Michael Schumacher, quelle est la signification du temps pour un pilote de Formule 1?
Le temps est essentiel. La course contre la montre est omniprésente et, d'une certaine manière, les aiguilles des montres tournent en général trop vite. Encore que je réussisse parfois à les battre. Le fait est qu'il y a toujours une montre qui tourne en moi, qui me permet de comparer avec le temps auquel je dois me mesurer et m'indique en permanence, dans chaque virage et à chaque tour, où j'en suis.
Du coup, 1,8 seconde d'arrêt au stand doit vous sembler une éternité.
Non, ce sont des moments prévisibles. Des benchmarks qu'il s'agit toujours de battre.
Que sont alors de longues secondes?
Ce sont les instants pendant lesquels on mesure les conséquences qu'on va assumer. En 1999, à Silverstone, j'ai connu l'un de ces moments intenses, dans le contexte aussi de ce qui s'est produit tout de suite après l'accident.
Sur le plan sportif, quelle a été la seconde la plus heureuse?
Clairement à Suzuka, en l'an 2000. En 1996, avec l'écurie Ferrari, nous avions entrepris de construire quelque chose qui aurait dû conduire à un couronnement en 1997 mais qui, par ma faute, n'a pas marché. Il a fallu attendre jusqu'en 2000 pour remporter le titre mondial de F1. Le rapporter à Ferrari après vingt et un ans fut un moment de joie. J'ai senti qu'un fardeau tombait des épaules de toute l'équipe. Ce que Jean Todt avait alors dit sur le podium était juste: la vie ne sera plus jamais comme avant». Personne n'aurait osé prédire la série de succès qui allait se produire.
Comment se sent-on, lorsqu'on doit sans cesse poursuivre un objectif de performance contre son propre mythe?
C'est parfois un sacré défi . Mais c'est cette nécessité de s'améliorer sans cesse, de réaliser des progrès mesurables, qui rend le sport automobile et le développement des voitures si intéressants. Le temps ne s'arrête jamais, il évolue sans cesse. Et avec lui le succès.

Où voyez-vous un lien entre les technologies horlogère et automobile?
Dans la précision.
Pour vous, la précision est-elle la propriété essentielle d'une montre?
La fonctionnalité et la précision sont pour moi importantes, parce que je suis très souvent au bord des circuits et que je mesure des temps. Je veux savoir ce que fait la concurrence!
Que doit proposer une montre pour qu'elle vous plaise?
Un chronographe est une condition de base. Elle doit aussi proposer un mélange de fonctionnalité, de design et d'éléments émotionnels de nature à m'enthousiasmer.
Les montres passent pour le seul bijou légitime pour un homme.
Avec une montre, on dévoile une exigence de style et de goût. C'est de cela qu'il s'agit à partir du moment où ce n'est plus la seule fonctionnalité qui compte. Il en va de même pour moi car je suis un mordu de montres depuis des années.
Qu'est-ce qui vous a conduit à cette passion pour les montres?
Elle est née de mon environnement sportif. Elle a aussi été stimulée par les gens qui m'entouraient et qui portaient de superbes montres. C'est comme avec l'automobile : qui n'aime pas une voiture belle et rapide? Même chose pour les montres qui sont aussi une forme de luxe. Ce sont des objets suscitent l'envie et pour lesquels on veux travailler pour se les offrir. Cela s'est passé ainsi pour moi.
Tellement que vous êtes devenu collectionneur?
Oui. Je collectionne surtout des montres modernes. Du coup, je m'estime heureux d'être un partenaire d'Audemars Piguet.
Qu'est-ce qui vous a poussé à accepter ce partenariat?
Je m'attends à des expériences toutes nouvelles. Ce sera une collaboration intensive, au gré de laquelle nous explorerons des voies nouvelles et discuterons aussi de nouveaux calibres.
Vous étiez depuis longtemps emballé par les montres d'Audemars Piguet. Par un modèle surtout.
La montre «Terminator» d'Arnold Schwarzenegger. Qui n'est pas fan d'Arnold Schwarzenegger? Cela dit, ce n'est pas seulement une histoire d'image. La montre était vraiment très attrayante.
Alors vous serez enthousiasmé par la dernière montre d'Audemars Piguet, le chronographe Royal Oak Off shore Arnold Schwarzenegger «The Legacy».
C'est quelque chose de très spécial (il saisit la montre), même si, dans notre collaboration, nous irons dans une toute autre direction. «The Legacy» s'inspire plutôt des T3 de naguère. Avec le nouveau concept et le nouveau design, c'est sûr qu'on trouvera beaucoup d'amateurs et j'espère figurer sur la liste d'une des séries limitées.
Vous avez sûrement des atouts.
Je le crois.

Vous avez mentionné que votre mandat avec Audemars Piguet comprenait aussi un travail de développement. Que faut-il comprendre?
Je suis habitué à travailler en équipe, à faire avancer des projets, à avoir des idées, des réflexions innovantes. Le progrès m'est nécessaire pour que je puisse me remotiver sans cesse. Dans le cadre d'un tel enjeu, je me sens bien.
Tout comme en F1 vous sentez quels réglages fins doivent être opérés, votre qualité d'amateur de montres vous incite-t-elle à apporter votre contribution?
Tout à fait. Mais c'est un peu plus difficile. La F1 est la F1; en matière d'horlogerie, tout est passablement plus lent… (Il ne cesse d'examiner la montre Schwarzenegger)
Elle vous plaît?
Oui, elle me plaît, ce n'est pas la question (il s'illumine et rit). Je suis habitué à travailler à un rythme très rapide. Je vais pouvoir mettre Audemars Piguet au défi . J'ai déjà quelques idées…
D'une montre qui porterait votre nom?
Il va de soi qu'il y aura quelque chose de ce genre. Mais je ne voudrais pas simplement coller mon nom sur une montre qui existe déjà. Toutefois, comme il faut du temps pour développer un nouveau mouvement, nous allons dans l'intervalle concrétiser l'une ou l'autre idée intéressante de design.
Pouvez-vous en dire un peu plus?
Non!
Je pose la question autrement: quelle est la montre que Michael Schumacher adorerait faire?
Je peux seulement dire qu'elle aura à voir avec mon univers. Ce sera quelque chose qu'on n'a encore jamais vu. Cela étant dit, passons à la question suivante.
Bon. Qu'offrez-vous à votre épouse Corinna? Audemars Piguet propose de fantastiques montres bijoux.
C'est vrai. Pour la fête de ma femme, j'ai déjà trouvé quelque chose de génial. Sans oublier notre anniversaire de mariage. Mais elle n'est pas tellement branchée montres. Elle préfère de loin un beau cheval.
Et pour vous: êtes-vous un acheteur de montres compulsif?
Je suis plutôt du genre à m'offrir une montre en guise de récompense pour une réussite particulière. Mais je fais aussi des achats spontanés.
En privé, quels sont vos rapports avec le temps?
Je suis une personne très en prise avec lui, ce qui signifie que j'ai de la peine à perdre du temps. Le rythme que m'ont imposé toutes ces années de sport automobile déteint sur la vie privée, c'est clair. Quand je suis à la maison, j'essaie d'utiliser mon temps aussi agréablement et confortablement que possible, de sorte que tout le monde soit content.
Michael Schumacher est aussi une entreprise. Dans quelle mesure le succès commercial vous importe-t-il?
Le succès commercial est surtout important pour les entreprises avec lesquelles je collabore. Enfant, je rêvais de l'indépendance financière que nous n'avions pas à la maison. C'étaient des temps très durs qu'il a fallu surmonter. Je suis heureux d'avoir atteint cette indépendance, pas seulement pour moi mais aussi pour ma famille. C'est quelque chose que je voudrais maintenir et pour cela il faut travailler.
En tant que personne fortunée, que conseillez-vous à des investisseurs privés pour préserver leurs avoirs?
Le meilleur conseil que l'on puisse donner à ce propos est la diversification. Nul n'a encore découvert la pierre philosophale, nul ne sait quelles branches seront solides à long terme.
Investiriez-vous plutôt dans l'industrie automobile ou dans l'horlogerie?
En ce moment, par intérêt économique, on peut investir dans les deux secteurs, surtout quand on voit la croissance qu'atteint de nouveau l'industrie de l'automobile. Mais l'horlogerie est sans doute la variante la plus sûre. Même quand tout va de travers ses produits continuent à marcher, alors que dans l'automobile même les bons produits ont pu enregistrer des pertes. C'est ce que la crise a montré.
Absolument.
