Questions de prix

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Pourquoi débourser 816'000 CHF pour une montre alors qu'un modèle à 70 CHF s'avèrera plus fiable?
5 mai 2009Alexandre FavezLorsque j'étais consultant au Centre International de Documentation sur l'Horlogerie (CIDH) une question revenait très régulièrement: « Mais Monsieur, comment pouvez-vous justifier le prix aussi exorbitant de cette montre ? » Car évidement, c'est le prix qui intéresse en premier lieu la plupart des curieux.
Ce jour-là, nous étions plongés avec un visiteur dans le catalogue de la manufacture Audemars Piguet et mon interlocuteur s'était arrêté sur l'une des plus belles pièces de la maison du Brassus, la Grande complication Jules Audemars réf.25866. Imaginez: remontage automatique, quantième perpétuel avec indications du jour, de la date, de la semaine, des phases de lune, du mois et des années bissextiles, répétition minutes, chronographe à rattrapante et petite seconde à 9 heures. Nous avions un menu plus que complet. Un repas pantagruélique que l'on mange une fois dans sa vie, à son mariage ou au baptême de ses enfants et qui n'a pas de prix tant l'occasion est unique. Même si le moment est irremplaçable, il faudra tout de même retourner à des réalités plus terrestres en s'acquittant de ce merveilleux souvenir avec de la monnaie sonnante et trébuchante.
Son prix alors? Mais demande-t-on son âge à une femme? Ça ne se fait pas et pourtant il a bien fallu articuler un chiffre sous l'insistance de mon visiteur. En principe, les prix des pièces exceptionnelles comme celle-ci ne se communiquent que sur demande. Par souci d'avoir toujours des informations de premier ordre je pus lui articuler la somme de 816'000.-CHF.
Mon vis-à-vis était complètement estomaqué et me sort froidement que, finalement, une Casio que l'on trouve dans n'importe quel commerce, même pas spécialisé, ne coûte que 70.-CHF et affiche les mêmes informations. Et sur ce point, il n'avait pas tout tort.Chronique_325734_0
Comment, en effet, expliquer une si nette différence entre deux produits dont la mission est identique: mesurer le temps qui passe? C'est justement la question qui va nous occuper dès maintenant. Pour la démonstration, je vous propose de mettre en perspective la Grande complication Jules Audemars avec la Casio AQ-230A.
La Jules Audemars est mue par un calibre automatique avec réserve de marche de 50 heures, la Casio à quartz fonctionne avec une pile d'une autonomie de 3 ans. Avantage à l'Audemars Piguet car tant qu'elle est portée, elle peut tourner des années. Un quantième perpétuel, donc, avec reconnaissance des années bissextiles pour les deux montres mais un affichage des semaines en plus pour le mouvement mécanique. Une répétition minutes qui vous indique l'heure à la demande par sonnerie, une fonction surtout utile à l'époque où il fallait allumer une bougie la nuit pour voir l'heure. Un rétro-éclairage pour la japonaise: égalité. Un chronographe à rattrapante, aussi, avec temps intermédiaire du côté de la manufacture, un chronographe mais cette fois-ci au 1/100ème de seconde et également avec temps intermédiaire pour la nippone qui prend l'avantage. Nous avons une phase de lune d'un côté mais un fuseau horaire de l'autre. A ce niveau de la compétition, on peut estimer que les deux montres sont à égalité.Chronique_325734_1

Cependant nous n'avons pas encore abordé la question de la précision et là il n'y a pas photo: l'électronique prend une énorme avance. Pour mémoire, un mouvement mécanique a une tolérance selon le COSC (Contrôle Officiel Suisse des Chronomètres) de -4/+6 secondes par jour. Un mouvement à quartz affiche une précision d'une demi-seconde par jour. L'un tourne avec une fréquence qui est généralement de 4 Hz, l'autre frétille à 32'768 Hz. Dans le cas qui nous intéresse ici, l'Audemars Piguet a une fréquence peu utilisée de 2,75 Hz. Grâce à un réglage fin, le calibre peut prétendre au mieux à une précision de l'ordre de +/- 2 secondes par jour.


Apparemment le repas de mon interlocuteur était mal passé. Je le prie alors de prendre place et lui demande s'il n'a pas un train ou un avion à prendre car expliquer une telle pièce ne se fait pas en cinq minutes. Je prends un grand bol d'oxygène et au moment où j'allais me lancer dans un exercice que j'affectionne tout particulièrement, à savoir une démonstration du savoir-faire des maîtres horlogers, une autre rencontre me revient subitement en mémoire. Quelque temps auparavant, un collectionneur italien était venu me voir et je l'avais justement questionné sur ce côté complètement irrationnel de l'acquisition d'une pièce, qu'elle soit ancienne ou contemporaine, de ce prix là ou nettement plus élevé.
Il me dit alors: «Lorsque votre regard croise une petite merveille au détour d'une devanture, en lisant un magazine spécialisé, ou, encore mieux, lors de la visite d'un atelier et que vous êtes pris subitement de palpitations, vous ne voyez plus que ça. C'est le coup de foudre. Vous ne connaissez encore rien de cette montre mais c'est le choc. Il vous faut absolument l'acquérir coûte que coûte, la posséder quitte à s'endetter. Le sentiment amoureux vous gagne et ne vous lâche plus, à un tel point que ma femme est jalouse de ma passion. Je vous assure, elle associe ma collection à une amante et je sais que je ne suis pas le seul dans ce cas.»

Par son discours, le passionné transalpin confirmait un fait: à ce stade, le collectionneur ne connaît souvent ni le prix, ni les délais de livraison mais ça lui est complètement égal. Il est prêt à patienter de long mois voir des années pour se faire livrer son jouet, tel un enfant qui doit attendre son anniversaire pour recevoir le train électrique qu'il convoite depuis longtemps. Dans le jargon des collectionneurs, on appelle ça une CHI (Compulsion Horlogère Impulsive). A ma connaissance, il n'existe aucun traitement médical pour guérir de cette maladie. Rappelons ici que la «Graves» de Patek Philippe datant de 1933 - un modèle qui, avec ses 24 complications, est resté le plus compliqué du monde jusqu'en 1989 - a été vendue en 1999 pour la modeste somme de 16'000'000.-CHF à un collectionneur et non à un musée.Chronique_325734_2



Dès ce moment, mon visiteur du jour commence à se dérider peu à peu et contemple l'image qu'il a devant lui d'une autre façon. Il semble que la considération pécuniaire se soit gentiment évaporée en faveur d'un autre regard. J'en profite pour rebondir et lui fais remarquer que pour qu'un rêve se réalise, il faut des hommes. Je repars donc de plus belle, sentant la partie pratiquement gagnée, et lui parle de ces oiseaux rares que sont les horlogers et leurs créations. Pour appuyer mes propos, je cite une autre conversation avec un fin connaisseur: «On ne devient pas horloger, on naît horloger», me confiait Christophe Guhl, le responsable de la communication horlogère chez Audemars Piguet. «Pour créer une pièce d'une telle ampleur, il faut d'abord se pencher sur des siècles de tradition et d'inventions puis tout remettre à plat pour pouvoir construire un nouveau garde-temps de cet acabit.» Evoquant maintenant le modèle pour lequel on est venu me voir, il poursuit: «Le calibre 2885 est composé de 648 pièces et plusieurs années sont nécessaires pour le développement de ce produit. Une fois les tests de fiabilité effectués sur toutes les complications, le montage est confié à un seul maître horloger qui sera responsable de sa pièce, ceci également lors des services effectués tous les quatre ans ou lors d'éventuelles interventions sur le mouvement. Comptez quatre à six mois pour aboutir au garde-temps terminé dont seulement 10 exemplaires sortent annuellement des ateliers de la manufacture».
A ce stade de la discussion, je sais que mon visiteur n'aura plus jamais les mêmes préjugés que lorsqu'il est venu me questionner et que, dorénavant, il contemplera ces belles avec envie et admiration.

En ce qui me concerne, c'est exactement la magie de cet art qui m'anime et me fait vibrer tous les jours. Malheureusement, encore trop de moutons noirs se prétendent horlogers et nous sommes là, passionnés avisés, pour mettre sous les feus des projecteurs ces femmes et ces hommes qui défendent nos traditions. Je conclurai en mentionnant que l'on peut aussi satisfaire une très grosse envie avec une montre à 500.- CHF et que les sensations seront exactement les mêmes. Le prix n'est pas forcément un gage de plaisir, comme la qualité qui ne lui correspond pas toujours.

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