Le temps, complice ou adversaire de l'érotisme?

4 minutes read
Quand certains se préoccupent de savoir combien de minutes dure l'étreinte et comparent l'amant à une mécanique bien huilée, d'autres font de l'amour une part d'éternité.

Quand certains se préoccupent de savoir combien de minutes dure l'étreinte et comparent l'amant à une mécanique bien huilée, d'autres font de l'amour une part d'éternité.

Chronique_323086_0

Baudelaire voyait le temps comme un monstre dévoreur de vie; notamment dans L'Horloge: «Horloge! dieu sinistre, effrayant, impassible, / Dont le doigt nous menace et nous dit: ‘‘Souviens-toi!''» Armand Rassenfosse, Baudelaire et sa Muse, huile sur toile, 1931-1932. Collection privée, Bruxelles. Illustration tirée du livre Les Fleurs du mal illustrées par la peinture symboliste et décadente paru chez Diane de Selliers.

Erotisme et chronographe ne devraient jamais aller de pair. La sagesse populaire le sait bien quand elle affirme «Quand on aime, on ne compte pas». Pourtant, nous vivons dans un monde où tout se mesure. En temps ou en espèces. Paulo Coelho l'a rappelé en 2003 avec son roman Onze Minutes qui se passe à Genève et dont le titre évoque la durée moyenne de l'étreinte. D'où l'utilité du chronographe pour être sûr d'être dans le ton.

D'autant plus que le Dictionnaire de l'amour que l'on trouve sur internet est encore plus précis: «La durée du coït est génétiquement programmée, chez l'homme comme chez tous les mammifères, et se compte en secondes… Le maintien dans les lieux au-delà des délais prescrits est affaire de dressage, d'intelligence et de talent». Encore le chronographe, cette fois pour vous rendre plus intelligent, plus talentueux.

Restons dans l'horlogerie avec le poète Jean Froissart (1337-1404) qui a rédigé, en 1368, un long poème narratif sous le titre L'Orloge amoureus dans lequel il compare l'amant à une horloge, tissant des parallèles entre les mécanismes de l'une et de l'autre. Au point que ce texte est souvent considéré comme un traité d'horlogerie aussi bien qu'une étude sur la psychologie de l'amant. L'amour, l'érotisme, le sexe ne seraient que des mécaniques bien huilées qu'il suffit de remonter avant de les mettre en branle?

Et tant qu'à rester béotien, citons ces quelques doux aphorismes liés au temps: 3 semaines: Je t'aime; 3 mois: Mais oui je t'aime; 3 ans: Si je ne t'aimais pas, il y a longtemps que je serais parti(e).

Et la tendresse?
On est loin de la finesse d'un La Fontaine: «Nuls traits à découvert n'auront ici de place; / Tout y sera voilé; et de gaze; et si bien, / Que je crois qu'on y perdra rien / Qui pense finement et s'exprime avec grâce, / fait tout passer; car tout passe: / Je l'ai cent fois éprouvé: / Quand le mot est bien trouvé, / Le sexe en sa faveur à la chose pardonne».

Alors, faisons fi du chronographe et des horloges. Le temps est aussi un allié indispensable de l'amour. Le philosophe danois Sören Kierkegaard, auteur également du fameux et presque autobiographique Journal d'un séducteur, avait constaté: «Pour les natures heureuses, le premier amour est en même temps le second, le troisième, le dernier – le premier amour a la détermination de l'éternité; pour les natures malheureuses, le premier amour est le moment, il aura la détermination temporelle». Paul Valéry n'est pas en reste: dans son poème Le Pas, il sait se faire un complice du temps: «…Ne hâte pas cet acte tendre, / Douceur d'être et de n'être pas, / Car j'ai vécu de vous attendre, / Et mon coeur n'était que vos pas». Ce qui a sûrement inspiré l'homme politique français Georges Clemenceau quand il affirma: «Le meilleur moment en amour, c'est quand on monte l'escalier». N'oublions pas non plus le fameux petit conte de L'Amour et du temps qui évoque une île en train de sombrer et où sont entassés tous les sentiments (bonheur, tristesse, savoir, etc.) y compris l'Amour. Celui-ci restant le dernier sur l'île appelle à l'aide. La Richesse lui répond: «ma barque est pleine d'or, je n'ai plus de place», l'Orgueil a peur que, tout mouillé, l'Amour endommage son bateau, la Tristesse a besoin d'être seule, le Bonheur est si heureux qu'il n'entend pas les appels à l'aide… Jusqu'à ce qu'une voix lui dise «Viens Amour, je te prends avec moi». C'était un vieillard qui avait parlé. L'Amour était si heureux et reconnaissant qu'il en oublia de demander son nom au vieillard qui s'en alla, à peine avaient-ils touché la terre ferme. Il questionna le Savoir: «C'est le Temps qui t'a aidé». Mais pourquoi? «C'est parce que seul le Temps est capable de comprendre combien l'Amour est important dans la vie.» Pourtant, l'amour ne résiste pas au temps. «Plaisir d'Amour ne dure qu'un moment, Chagrin d'amour dure toute la vie», affirmait Claris de Florian (1755-1794). Heureusement, le Saint-Amour se bonifie en vieillissant… mais c'est un Beaujolais.
G. M. et M. B.

Tribune des Arts - No360 - Avril 2008

Marque