Comment devenir un homme

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Selon Confucius, on ne naît pas homme, on le devient. Cela s'apprend. Mais uniquement dans sa relation avec autrui, laquelle implique conscience et respect.
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En 1687, un jésuite, Philippe Couplet, livrait la toute première et remarquable traduction en langue latine de la «science chinoise» du premier des «philosophes» chinois, Cum Fu Çu, que nous appelons Confucius. Elle était accompagnée d'une vie de celui-ci entre 551 et 479 avant notre ère, ainsi que d'une monumentale table chronologique de la monarchie chinoise depuis l'année 2952 avant J.-C. jusqu'en 1683 après. L'équipe de traducteurs réunissait trois autres pères de la compagnie de Jésus, Prosper Intorcetta, Christian Herdtrich et François Rougemont. L'ouvrage était conçu «pour le plus grand bien des Missions orientales et de la République des lettres». Nous l'offrons au public, disait en substance la préface, «non pas pour montrer aux hommes européens la sagesse chinoise, mais pour qu'il soit consulté par les candidats des Missions orientales afin de fournir les armes par lesquelles, sous la conduite du Christ, ces nations soient non seulement vaincues par vous, mais encore se réjouissent de l'être.» Le père Couplet présentait ensuite les Cinq Classiques «de la doctrine et des principes politico-moraux» transmis par Confucius à la postérité et hérités par lui-même de la tradition des législateurs: le Livre des documents historiques, les Odes et poèmes, le Livre des mutations (qu'il juge obscur et dont il commente longuement les 64 hexagrammes à partir du yin et du yang, de l'imparfait et du parfait, du trait interrompu et du trait continu), les Annales des printemps et des automnes, le Traité des rites.

Suivent les traductions de trois livres: La Grande Doctrine, Ta'Hiô (Da Xue), et L'Invariable Milieu (ou l'aurea mediocritas de Cicéron selon le bon père), Chum Yûm (Zhongyong), deux ouvrages qui sont extraits du Traité des rites, et surtout les Entretiens, Lunyu, les conversations à bâtons rompus entre le Maître et le Disciple, où «pour la première fois dans l'histoire chinoise se fait entendre la voix de quelqu'un qui parle en son propre nom, à la première personne» (Anne Cheng).

Une muse pour les Lumières

L'ouvrage du père Couplet eut un retentissement certain. Il fut traduit en français l'année suivante, puis en anglais en 1691. Présentée comme l'oeuvre d'un «philosophe», la pensée pratique des Entretiens, dont les dix parties occupent 159 pages du volume, sera une source d'inspiration pour d'autres philosophes, ceux des Lumières. La pensée de Confucius est, en effet, centrée sur l'homme et la notion de l'humain est son enjeu fondamental et original. Etre un homme, cela s'apprend, doit s'apprendre. Notre nature est perfectible et cette humanité qui nous définit en propre est une réalité qui, avant tout, se construit. «Apprendre, c'est apprendre à faire de soi un être humain», ce qui n'est jamais donné de prime abord! Confucius comme Diogène pourrait dire: «je cherche un homme!» C'est une démarche éthique, une exigence au premier chef vis-à-vis de soi, une loyauté qu'on se doit à soi-même.

Mais apprendre est une expérience de vie qui suppose l'échange avec autrui, c'est-à-dire une relation de réciprocité, une «mansuétude», une manière de faire sa place à l'autre en sachant se mettre à sa place, ce qui modère en soi le pulsionnel, invite à la recherche d'un équilibre, d'une modération, d'une voie juste qui est celle du juste milieu entre les tensions opposées et contradictoires: «ce qu'on ne désire pas pour soi, ne pas le faire à autrui.» Alors affleure ce que le sage appelle de ses voeux et qui est au centre de son enseignement, le ren, la qualité humaine, le sens de l'humain. Le caractère chinois de ce mot est composé du radical «homme» et du signe «deux»: l'homme ne devient humain que dans sa relation à autrui. Le ren traduit le souci des uns pour les autres du fait qu'ils vivent ensemble et le rite, li, l'autre mot-clé de cette pensée, est ce qui donne forme extérieure et beauté sensible à cette intention intérieure, laquelle est conscience et respect de l'autre. Ce qu'illustre exemplairement la piété filiale, pierre d'angle et modèle du lien social. Où Confucius rejoint le pieux Enée de Virgile.

Charles Méla, directeur de la Fondation Martin Bodmer



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Tribune des Arts - Février 2009 - No 369