Il en fallait plus pour décourager le 'self made-man' de Pforzheim. Il entreprit donc en 1920 la reconversion totale de son entreprise, abandonnant la bijouterie pour se consacrer à l'horlogerie.
C'est auprès d'Eterna, IWC, Jaeger-LeCoultre et Vacheron Constantin, plus tard aussi Movado, que le patron d'Eszeha se fournissait en mouvements pour ses montres, généralement en platine et ornées de pierres précieuses. Le nom des horlogers suisses n'apparaissait cependant pas sur le cadran des montres Scheufele. A côté du nom 'Eszeha' était gravée la signature du bijoutier qui l'avait acquise. Infatigablement, Karl Scheufele continuait à sillonner l'Europe de l'Est, de la Pologne à la Hongrie en passant par la Tchécoslovaquie et jusqu'en Russie. Il rouvrit ses bureaux de Berlin et de Pékin, agrandit successivement la fabrique jusqu'à ce qu'en 1930 celle-ci compte à nouveau une centaine d'employés, retrouvant presque sa taille d'avant-guerre. Karl Scheufele pouvait désormais commencer à s'occuper sérieusement de la question de sa succession.'Mon grand-père était un homme brillant, d'un dynamisme extraordinaire, se rappelle l'actuel dirigeant de l'entreprise. Il était également très sévère, très économe et craint pour sa dureté'. Ce trait de caractère pesa particulièrement sur les épaules de son seul fils, également prénommé Karl. Pour faire de lui un homme d'affaires solide, Karl Scheufele père utilisa des méthodes assez radicales. Le jour où son fils rapporta son certificat d'orfèvre à la maison, il lui mit dans la main un billet d'embarquement pour New York et cinquante dollars d'argent de poche. Pendant deux ans, son rejeton devait se débrouiller tout seul en Amérique, sans aucune aide parentale. Il ne pourrait franchir à nouveau le seuil de la maison familiale que le jour où il aurait réussi.Or en 1925, les Etats-Unis entraient justement dans la récession la plus grave de leur histoire. 'Trouver du travail comme orfèvre dans l'Amérique des années 1930 était d'emblée exclu. C'est pourquoi mon père fit rapidement de son hobby sa profession- C'était un violoniste passionné et c'est ainsi qu'il gagna sa vie comme musicien dans des cafés de la côte Est', raconte Karl Scheufele M. Cette activité ne lui permit certes pas de nouer des contacts utiles à l'entreprise paternelle, en revanche, il amassa tellement d'argent que deux ans plus tard il put s'acheter une superbe voiture pour faire le trajet New York - San Francisco et retour. Les années d'exil américain furent en fait la seule période d'insouciance dans la vie de Karl Scheufele II. Au cours de la seconde guerre mondiale, il fut si gravement blessé qu'il ne s'en remit jamais. Son père Karl Scheufele 1 mourut d'un infarctus en 1941, peu avant de fêter ses 64 ans et l'entreprise Eszeha fut entièrement détruite par les bombardements alliés en 1943.'La seule chose qui restait à notre famille en 1945 était une petite maison de vacances près de Garmisch-Partenkizchen, dans laquelle nous avons vécu après la guerre', se souvient Karl Scheufele III. Ce dernier était alors âgé de sept ans, juste assez grand pour aider son père, qui avait perdu une jambe au combat et qui était devenu diabétique, à confectionner des croix de bois bavaroises et des pendentifs folkloriques en argent pour les vendre à vil prix aux soldats américains.

Chaque centime gagné par les Scheufele avec ces bijoux d'un genre particulier, fut mis de côté afin de reconstruire la fabrique de Pforzheim, qui put enfin recommencer à produire des montres en 1954. Mais les dures années de reconstruction avaient encore amoindri la santé fragile du père. Il dut se retirer définitivement des affaires en 1958, laissant l'entière responsabilité de la fabrique Karl Scheufele GmbH et de ses 35 employés aux mains de son jeune fils âgé de 20 ans, également orfèvre et horloger. Cherche manufacture d'horlogerie à vendre! Aujourd'hui encore, c'est avec un sentiment mitigé que le troisième Karl Scheufele repense à ses premières années à la tète de l'entreprise de Pforzheim, 'Lorsque j'ai repris la direction de l'entreprise, elle avait une excellente réputation et une longue tradition, mais elle était criblée de dettes'. Sans l'aide de son beau-père, dont l'entreprise réalisait des ouvrages en doublé et qui se porta garant auprès de la banque, Karl Scheufele prétend que sa fabrique d'horlogerie n'aurait pas survécu.En 1959 il transféra le siège de sa société de Pforzheim à Birkenfeld dans le Enzkeis, pour s'installer à l'étage supérieur de la Ruf KG, la société du père de sa jeune épouse Karin, Dès le début de leur mariage, la fille du fabricant travailla sur pied d'égalité avec son mari dans l'entreprise et partage aujourd'hui encore la responsabilité de Chopard et de ses 550 employés- 'Dans les premières années, ma femme et moi faisions tout nous-mêmes, se souvient Karl Scheufele. Nous partions ensemble en voyage avec la collection, nous nous occupions à la fois de la vente, du marketing et de la comptabilité, nous choisissions les pierres pour chaque montre, discutions avec les employés et les clients, répondions au téléphone... Ma femme remplissait même des fiches de réparation.' Ces années d'apprentissage, Karl Scheufele n'aurait voulu les manquer pour rien au monde. Au contraire, il regrette que ses deux enfants qui se préparent tous deux à reprendre l'entreprise paternelle n'aient pas connu ces temps difficiles. 'C'est un grand avantage pour un patron d'avoir commencé tout en bas. De cette façon, on a une fois ou l'autre dans sa vie eu l'occasion d'effectuer toutes les tâches inhérentes au fonctionnement de quasiment pas de stocks et travaillons presque exclusivement sur code: C'est ce que le patron de Chopard appelle 'des montres sur mesure'. Une façon de faire, un double avantage. Premièrement, le capital immobilisé est moindre, si l'on pense qu'il s'agit de matières telles que l'or 18 carats et le platine, qui pèsent lourdement dans un bilan.Deuxièmement, la fabrication sur commande permet également de réagir avec rapidité et flexibilité aux conditions du marché et aux attentes des clients. 'Lorsque l'un de nos responsables au Japon nous demande par exemple de réaliser un modèle de montre avec un cadran plus petit, parce que ses clients ont des poignets beaucoup plus fins que les Européens, nous pouvons réagir aussitôt et satisfaire ce désir', explique Karl-Friedrich Scheufele fils, responsable des collections pour homme de la société genevoise.Dans le domaine des bijoux et des montres joaillerie, la flexibilité de Chopard est encore plus grande. Les collections comportent jusqu'à 500 modèles différents, sans compter les différents cadrans. Tous les modèles peuvent être adaptés en fonction des voeux du client et même la combinaison d'éléments appartenant à différentes lignes est possible pour autant que l'esthétique y trouve son compte.Ce n'est pas toujours le cas, comme lorsque cette bijoutière a commandé pour son client arabe une montre-bracelet pour homme plutôt singulière. Celle-ci devait s'inspirer de la ligne Casmir, une collection orientalisante, aux couleurs vives où la montre est totalement intégrée au bracelet. En outre, il fallait que ce soit une montre chronographe Mille Miglia - un modèle mécanique pour homme d'allure sportive - et pour terminer le cadran et le bracelet devaient être entièrement ornés de diamants', explique Karl Scheufele, écoeuré rien que d'y songer. Il a refusé la commande, au risque de perdre une cliente. 'Nous ne pouvons réaliser les voeux du client que dans la mesure où notre image ne risque pas d'en souffrir. Je préfère ne pas fabriquer du tout une montre sur laquelle je me sentirais gêné d'apposer ma signature.Il s'agit bien sûr d'un cas exceptionnel. En général, les clients de Chopard recherchent un design intemporel, pas nécessairement austère, mais qui conservera sa valeur au fil des ans. 'Nous cherchons à créer des montres modernes aujourd'hui et qui demain deviendront des classiques', précise Karl-Friedrich Scheufele. Ces montres doivent avant tout être exclusives. 'Comme d'une part nos modèles sont très personnalisés et que d'autre part nous ne produisons que 30'000 pièces par an, nos clients peuvent être certains qu'ils ne trouveront pas une montre semblable ä la leur à chaque coin de rue'.
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