Le mystère Chanel

22 minutes read
Challenges ouvre le dossier Chanel, pas toujours gentiment, pas toujours pertinemment, mais sans finalement expliquer le... mystère d'une marque singulière.
Chanel_321317_0

CHANEL : Le mystère Chanel (un dossier de Challenges)

Challenges ouvre le dossier Chanel, pas toujours gentiment, pas toujours pertinemment, mais sans finalement expliquer le... mystère d'une marque singulière.

Sur sa haute couture, son N° 5, ses sacs et ses souliers flotte un parfum de mystère. La maison n'est pas cotée et ses propriétaires, les frères Wertheimer, cultivent le secret. Et pourtant ça bouge chez Chanel. Six lettres magiques pour une griffe légendaire. C'est Chanel, ses parfums - dont le plus célèbre, le N° 5 -, sa haute couture, ses sacs à chaîne dorée. Son aura de mystère aussi, entretenue par ses propriétaires, Alain et Gérard Wertheimer. Rares sont ceux qui se hasardent à évaluer cet empire : à peine si, faute de mieux, les concurrents avancent que le chiffre d'affaires tournerait autour de 5 milliards d'euros. Car Chanel, entreprise familiale, n'est pas coté. Nulle information à transmettre à la Bourse, nulle assemblée générale où affronter des actionnaires trop curieux. Son montage financier complexe, via quelques paradis fiscaux, aboutit à une totale opacité.

Les frères Wertheimer, qui cultivent l'incognito, fuient les interviews, refusent d'entrer au Who's Who, s'en tiennent à de rares apparitions sur les hippodromes de Longchamp et Chantilly où courent leurs couleurs, casaque bleue et toque blanche. Et si le magazine Forbes les gratifie d'une fortune de 10 milliards de dollars, le chiffre relève plus de l'approximation que de l'arithmétique. Pour tout cela sans doute, Chanel reste unique. «Un rêve inaccessible dans l'imaginaire, s'enthousiasme Jean-Jacques Picart, conseil mode et produits de luxe. C'est une des plus belles marques du monde, son nom reste un symbole de chic, d'allure, de classe.» Ce qui lui a d'ailleurs permis de surmonter les revers passés. On la donnait moribonde dans les années 1970 ? La marque ressuscite. La couture démarre difficilement ? On continue. «La première collection de Karl Lagerfeld a été un flop total, se souvient un témoin. Au déjeuner qui a suivi, Alain Wertheimer parlait de tout, sauf du défilé.» La crise des années 1990 la frappe ? Elle refuse de fabriquer une gamme moins chère quand d'autres y succombent.Femmes de tête
Aujourd'hui, Chanel passe à une nouvelle phase de son histoire. En se réorganisant - un audit a été commandé -, la maison prépare son avenir dans un marché du luxe en plein essor mais très concurrentiel. «Les propriétaires abordent les problèmes dans l'ordre, estime un consultant. Ils mettent un commandant à la tête du navire.» Ce pilote, ils l'ont trouvé en la personne de Maureen Chiquet, 44 ans, une Américaine passée par L'Oréal et Gap. Avant de prendre la présidence mondiale de Chanel - un poste créé pour elle, à New York -, elle a subi un vrai parcours d'initiation au sein de la maison pendant plus de trois ans. Et la greffe a réussi. En revanche, celle de Véronique Morali, ex-directrice générale du groupe de services financiers Fimalac, n'a pas pris : arrivée en juillet dernier comme présidente pour l'Europe et le Moyen-Orient, elle a démissionné en septembre. «On lui avait fait miroiter des promesses impossibles à tenir, puisque tout ce qui touche à la marque est assuré par Maureen», explique un bon connaisseur de la maison. Pour parfaire le changement de génération, et aussi le lieu du pouvoir, Françoise Montenay, qui a présidé la marque pendant neuf ans de Paris, siège de la création, a été nommée en juillet dernier présidente du conseil de surveillance.Mondialisation
«Ne cherchez pas a comprendre l'organigramme, lance un expert. E est incompréhensible pour le profane, car fabriqué autour des personnes et non des fonctions.» La continuité est assurée par Alain Wertheimer, secondé par son demi-frère, Charles Heilbronn, qui occupe le bureau voisin, tandis que Gérard préfère résider dans le Genève élégant. C'est Alain qui, de l'immeuble de la 57e Rue à New York, vue sur Central Park et tableaux de maîtres aux murs, prend les grandes décisions, oriente la stratégie, restructure, mondialise. «Un chef d'orchestre, mais qui peut à tout moment changer la partition», résume un observateur.
Il en est ainsi depuis plus de trente ans. A 26 ans, avec pour tout viatique sa licence en droit et une courte expérience chez Moët, Alain Wertheimer doit redresser la barre après le règne de Jacques, son père, esprit fantasque plus préoccupé d'art que de stratégie. A l'époque, la marque est en péril. Alain Wertheimer dépoussière le réseau de distribution des parfums, revisite la politique de prix. Pour réveiller la belle endormie, en 1978, il lance le prêt-à-porter; en 1983, il engage Karl Lagerfeld, fashion imperator aux allures de dandy (lire portrait page 60).
Dix ans plus tard, refusant les avertissements des Cassandre, Alain Wertheimer crée un département joaillerie. «Personne n'y croyait, se souvient un proche. Mais Alain souhaitait faire une marque de création avec un positionnement au top.» Pari réussi. «Une très belle croissance, supérieure à celle du marché», se félicitait récemment Philippe Mougenot, président des activités horlogerie-joaillerie. Plus d'une quarantaine de boutiques, toutes en propre, ont été ouvertes de par le monde. Dont le récent écrin, signé de l'architecte Peter Marino, inauguré place Vendôme, à Paris.Comptabilité top secret
«S'ils ouvrent autant de boutiques, c'est que ça marche», constatent les concurrents. De 17 pour le prêt-àporter en 1983, on en est à 154, à quoi il faut ajouter une centaine de corners dans les grands magasins, notamment américains. Un succès planétaire, donc ? Bien malin celui quipeut hasarder le moindre chiffre. A peine si les cadres dirigeants, réunis en séminaires à New York en décembre et à Deauville en juin, sont informés. Certes, en fouillant bien, on peut dénicher le chiffre d'affaires de la société Chanel SAS, «haute couture, parfums, créations de mode, bijoux», domiciliée à Neuillysur-Seine, soit 1,046 milliard d'euros pour un bénéfice de 184000 euros, mais ce n'est guère significatif. Comme le remarque un ancien directeur : «Mes résultats, je les envoyais à New York en prix coûtant.»
Et chacun sait que si Chanel est une des rares maisons à équilibrer ses ventes entre le prêt-à-porter et les cosmétiques, l'Asie et les Etats-Unis représentent l'essentiel des ventes. Au Japon, Chanel a ainsi quasiment doublé son chiffre d'affaires depuis dix ans pour atteindre 700 millions de dollars. Pour se positionner toujours plus haut de gamme, les prix ont été revus à la hausse : un sac qui coûtait 400000 yens (2500 euros) voilà cinq ans est aujourd'hui vendu 700000 yens (4500 euros). Rien à moins de 70000 yens (450 euros), premier prix pour un porte-cartes. Pourtant le magasin de Tokyo ne désemplit pas. Avec son espace culturel et, au sommet de l'immeuble, le restaurant Beige, confié à Alain Ducasse, cette vitrine du luxe a nécessité un investissement de 240 millions de dollars. Le propriétaire, Alain Wertheimer, toujours par discrétion, ne l'avait même pas inaugurée en décembre 2004 : il s'était borné à envoyer un courriel de félicitations. Seule Françoise Montenay, qui dirigeait la maison, assurait à la journaliste Dana Thomas que le retour sur investissement était prévu dans les trois ans.
Mais ces ambitions internationales ne dispensent pas Chanel de rester Adèle à ses collaborateurs. «Quand quelqu'un est en difficulté, on lui laisse son poste et son bureau», reconnaît un observateur. Depuis toujours ou presque, c'est le cabinet d'avocats Salans, là où a longtemps officié la mère d'Alain Wertheimer, Eliane Heilbronn, qui défend les intérêts de la maison. Seul accroc : le conflit opposant Chanel au façonnier World Tricot, qui l'accuse d'avoir plagié une de ses créations. L'expertise traîne depuis plus de vingt mois, au grand dam de sa fondatrice, Carmen Colle, qui travaillait depuis près de dix ans avec Chanel. «Je pensais qu'il existait une relation de partenariat entre nous», regrette-t-elle.Tabou de la succession
Chanel se veut éternel. «Sa vision du temps est différente des autres griffes du luxe», souligne un expert du secteur. «Les codes de la maison sont très forts. Ce sont les créateurs et les produits qui doivent s'exprimer par eux-mêmes», confirme Bruno Pavlovsky, président des activités mode. «Tout y est cohérent, comme si l'héritage de Coco Chanel se perpétuait, comme si l'esprit maison aplanissait les dissensions entre les vedettes de la maison», remarque un ancien.
Heureuse nouvelle car, après le changement de direction, il s'agit aussi de renouveler la création. Jacques Helleu, le directeur artistique des parfums et de lajoaillerie, disparu à l'automne dernier, laisse un vide. On lui doit l'image - et une grande part de la notoriété - de Chanel (lire ci-contre). Onlui doitaussile succès des montres, comme la Première il y a une vingtaine d'années et, plus récemment, la J12, qu'il a créées. Les maquilleurs vedettes Dominique Moncourtois et Heidi Morawetz ont passé le relais. Ne reste que Karl Lagerfeld, dont la succession est un sujet tabou. Les belles de Chanel
Pour promouvoir le N° 5 aux Etats-Unis, l'ancien directeur artistique des parfums Chanel, Jacques Helleu, récemment décédé, a l'idée, en 1968, de lui associer un visage de star. Catherine Deneuve offre son image au N° 5. Il devient un mythe. Carole Bouquet, Candice Bergen, Vanessa Paradis, et plus récemment Nicole Kidman ou Keira Knightley, lui ont succédé. Les plus grands photographes et réalisateurs, de David Bailey à Richard Avedon, de Baz Luhrmann à Dominique Isserman, ont bénéficié de budgets de longsmétrages pour immortaliser quelques minutes de grâce et d'élégance...Francine Rivaud Source : Challenges (France)Chanel_321317_1

DANS LE MÊME DOSSIER

Sous l'ombrelle de Chanel

La maison de couture a regroupé les brodeur, bottier et autres artisans qui travaillent avec elle depuis toujours dans la structure Paraffection. Une façon judicieuse d'assurer leur pérennité.Ce fut, en décembre dernier, le rendez-vous du Tout-Londres. Concert branché d'Irina Lazarescu, mannequin chouchou de la maison, et de Sean Lennon, fils de, dans un décor d'entrepôt. Après New York, Tokyo et Monte-Carlo les années passées, ce sixième défilé Chanel à Londres était dédié aux artisans de la couture. Un hommage aux brodeurs, bottiers, chapeliers, plumassiers, orfèvres, paruriers qui perpétuent un savoir-faire ancestral. Avec leurs plumes multicolores, leurs milliers de perles ou leurs roses en mousseline, ces créateurs ajoutent une touche inventive au talent des couturiers.
Des métiers rares, en voie de disparition si, depuis une dizaine d'années, Chanel ne les avait acquis et regroupés dans une structure commune joliment baptisée Paraffection. «Nous tenions à conserver la proximité de la création à Paris, explique Bruno Pavlovsky, président des activités mode de Chanel. Nous avions aussi un engagement moral envers ces artisans pour leur garantir la pérennité.» Ainsi, en déchargeant les maisons Lesage, Massaro et autres des tâches administratives, Chanel leur permet de se consacrer totalement à leur art. Sans exclusivité, puisque Chanel est un client parmi les autres. Ainsi que le dit Bruno Pavlovsky, «chacun a développé des activités complémentaires». Comme l'école de broderie de Lesage, les commandes des particuliers pour Raymond Massaro, ou la fabrication de bijoux de Lemarié. Un calcul judicieux, car le chiffre d'affaires global progresse : 35 millions d'euros en 2006, 40 en 2007. Une cinquantaine d'artisans ont été recrutés depuis deux ans. Mais Chanel ne joue pas les mécènes. «Toutes ces maisons sont rentables», assure-t-on.
Massaro
Fils et petit-fils de bottier, Raymond Massaro chausse les pieds des têtes couronnées et des stars. Il réalise aussi tous les modèles des défilés haute couture de Chanel. Du haut de son demi-siècle de pratique, il sait apprécier comme personne le décolleté d'un escarpin, la courbe d'une cambrure ou la hauteur d'un talon.Lesage
Depuis 1949, François Lesage transforme avec talent les tissus en précieuses étoffes. A l'aide de perles de verre, de jais, de paillettes ou de strass, il réalise, aidé d'une cinquantaine d'ouvrières, des feux d'artifice de broderies. Dans son stock, plus de 30000 échantillons, réalisés depuis 1858, inspirent les couturiers.Goossens
Depuis plus d'un demi-siècle, la maison Goossens coule dans l'or, l'argent ou le bronze les rêves des couturiers pour en faire bijoux et parures. Elle y mêle pierres, cristal de roche ou pâte de verre. Créée en 1950 par Robert Goossens, elle est aujourd'hui dirigée par son fils, Patrick. Et a intégré le giron de Chanel en 2005.Lemarié
Pour le dernier plumassier de France, les plumes de vautour, de cygne ou d'autruche se prêtent à toutes les fantaisies, jusqu'aux bijoux. Mais la maison Lemarié fabrique aussi le camélia, emblème de Chanel. Lancé au début des années 1960, réinterprété chaque saison, il s'en livre plus de 20000 par an.Michel
Tambourins, canotiers, casquettes, capelines, aucune forme de chapeau n'échappe aux modistes et aux chapeliers de Michel. En paille, en satin, en feutre, ils savent tout faire depuis 1936. La haute couture leur passe des commandes, mais aussi les particuliers. Voilà deux ans, la maison Michel a créé une ligne diffusion.Francine Rivaud

Chanel_321317_2

Iconique : Karl Lagerfeld, directeur artistique de Chanel

Avec Chanel, son directeur artistique « à vie » s'est créé une réputation planétaire. Jamais il ne déméritera : Monsieur Lagerfeld sait comment façonner, soigner et vendre son image.Un jour de défilé, une journaliste s'est jetée sur lui et lui a soulevé violemment le lobe de l'oreille, mais n'y a découvert aucune cicatrice. Le couturier le plus célèbre du monde n'a, semble-t-il, jamais eu recours à la chirurgie esthétique. Son éternelle jeunesse, cet « autofasciste » proclamé la devrait seulement à sa vie ascétique. « Je n'ai jamais fumé, jamais bu d'alcool, observe-t-il devant un grand verre de Pepsi. Je n'ai jamais pris de dope non plus. La facture est trop lourde pour ceux qui ont abusé : ceux qui sont encore là ne sont plus très frais. » Son col montant de junker prussien ne serait-il pas là pour dissimuler les offenses du temps, surtout depuis sa spectaculaire cure d'amaigrissement (42 kilos en treize mois) ? Le styliste ne s'offusque pas de l'impertinence du journaliste. « Je porte ce genre de col depuis très longtemps », répond-il avant de relever ses mitaines de chauffeur de maître : « Vous voyez, il n'y a pas de tache. Voulezvous aussi que je me dé chausse pour vous montrer que mes pieds ne sont pas déformés ? » Pour obtenir l'interview de Monsieur Lagerfeld, il a fallu se montrer patient et obéir docilement aux injonctions de son attachée de presse, en promettant de biffer de notre liste de contacts quelques témoins non agréés par le Maître. La récompense est là : un long entretien dans l'arrière- boutique de sa librairie parisienne, 7 L, rue de Lille, qui lui sert de studio photo et de bibliothèque pour quelques dizaines de milliers de ses livres. Karl se montre tel qu'on nous l'avait présenté : accessible, courtois, disert, drôle, cultivé, alternant autodérision et autocélébration. Il cite Goethe en allemand, la Callas en italien, enchaîne en rafale les noms des artistes du Werkbund, l'avant-garde allemande d'avant le Bauhaus, dont il a décoré son appartement de New York, disserte sur la famille du philosophe Wittgenstein et l'ambiance mortifère de la Sécession viennoise, et redevient de temps à autre plus terre à terre, évoquant son goût pour les plaisanteries scatologiques ou son « horreur des choses douteuses » (car alors, « généralement, il n'y a pas de doute »). Après deux heures de feu d'artifi ce culturel et de fausses confi - dences, l'entretien se conclut par un aveu d'une troublante lucidité : « Je suis un être virtuel. »« Dilettante professionnel »
Ces dernières années, c'est devenu un des leitmotivs de Lagerfeld. Le styliste parle désormais de son personnage comme d'une « marionnette » qu'il mettrait en branle chaque matin. Depuis la campagne de publicité pour H&M, en 2004, le créateur est passé dans une autre dimension. Les télévisions ont diffusé les scènes d'hystérie déclenchées par l'arrivée de sa collection « exclusive » dans les rayons de la chaîne de vêtements bon marché, arrachée en quelques minutes par des clientes déchaînées. Son inimitable silhouette s'est démultipliée en format 4 × 3 sur les murs du monde entier. Lagerfeld est devenu une star. Il n'est plus seulement au jourd'hui le directeur artistique « à vie » de Chanel, celui de Fendi, fi liale du groupe LVMH, et de sa propre griffe ; le designer des bouteilles de Dom Pérignon, des bûches Lenôtre ou des boîtes de sucrettes Canderel ; l'arbitre universel des élégances, sabrant le mauvais goût du rocker Pete Doherty ou célébrant la chanteuse Amy Winehouse ; le « dilettante professionnel », comme il dit, photographe, libraire, éditeur et illustrateur. Karl Lagerfeld est devenu plus que tout cela : une icône planétaire, ce qu'aucun artiste n'avait réussi depuis Andy Warhol. En France, il a sa marionnette aux Guignols et, depuis le début de l'année, une fi gurine Pixi en plomb à son image, vendue 200 euros chez Colette. Dans cette boutique ultra-tendance de la rue Saint-Honoré, les Parisiens ont pu aussi admirer son portrait en compagnie de Homer Simpson, dessiné par l'auteur de la série, Matt Groening, pour le Harper's Bazaar. En Allemagne, Steiff, le mythique créateur de peluches, a prévu de commercialiser un modèle à son effigie.Censeur impitoyable
Lagerfeld vend son image et il la contrôle. Le couturier assure ne pas avoir touché à un seul plan de Lagerfeld confi dentiel, le fi lm que lui a consacré Rodolphe Marconi, sorti en octobre et bientôt disponible en DVD. Il n'en avait pas besoin. Les confidences promises par le cinéaste ne pénètrent pas bien loin dans l'intimité du grand homme, qui semble vu par son valet de chambre : versant un saladier de bagues dans son sac de voyage ou piochant dans ses tiroirs parmi des centaines de chemises en soie Hilditch & Key, brodées à ses initiales. En revanche, lorsqu'un témoignage écorne quelque peu sa légende, la réaction du « Kaiser » ne se fait pas attendre. Arnaud Maillard, son collaborateur pendant quinze ans chez Lagerfeld, en a fait les frais. Auteur d'un Merci Karl ! (Calmann-Lévy, 2007, 18 euros) souvent naïf et élogieux, l'ex-bras droit du styliste travaille désormais hors de France. Il a subi le sort que réserve Lagerfeld à ceux qui ont trahi sa confi ance. Merci Karl ! raconte comment le couturier, en 1993, a « remercié » sa directrice de studio en disgrâce. La veille d'un défi lé, il dessine sa caricature sur un dossier de presse. C'est une tête sanguinolente et décapitée, attrapée aux cheveux par une main anonyme et accompagnée d'une dédicace : « Pour Céline, en souvenir de cette collection. » Selon Arnaud Maillard, Lagerfeld l'aurait « blacklisté », lui barrant la porte de Céline, maison du groupe LVMH, où il était pressenti. « Vous croyez vraiment que cela se passe comme ça ? se contente-t-il d'observer avec dédain. Quand vous écrivez un livre comme celui-là, vous vous blacklistez tout seul. »A l'ombre d'YSL
Quelques mois plus tôt, c'est le livre d'une ancienne collaboratrice de Vogue, Alicia Drake, qui a attiré ses foudres. A Paris, The Beautiful Fall (Little Brown, 2006, 15 euros) ne se trouve que chez deux libraires, Village Voice et Shakespeare & Co. Les autres auraient-ils craint de contrarier un de leurs bons clients, acheteur compulsif de beaux livres (il en possède plus de 300 000) ? L'ouvrage, qui retrace les parcours parallèles d'Yves Saint Laurent et de Karl Lagerfeld depuis les années 1950, contient plus d'une révélation blessante pour l'homme au catogan, entre autres sur Jacques de Bascher, l'homme qui a le plus compté dans sa vie, décédé des suites du sida en 1989. « Ce livre est rempli de mensonges. Il est interdit en France », résume un peu vite Karl Lagerfeld, qui a certes demandé « l'interdiction totale de publication et de distribution du livre », mais qui oublie également de préciser avoir été débouté de sa demande par les tribunaux. The Beautiful Fall révèle les débuts méconnus du styliste à l'ombre de son rival, ami proche puis ennemi irréductible, Yves Saint Laurent. En 1954, les deux garçons, qui font partie de la même bande, obtiennent chacun un premier prix convoité au concours de la Woolmark, le Syndicat international de la laine : Saint Laurent dans la catégorie des robes, Lagerfeld dans celle des manteaux. Le premier rejoint Dior, la maison de couture la plus prestigieuse du monde, dont il prend la direction fi n 1957, à la mort de Christian Dior, à seulement 21 ans. Le second doit se contenter d'être l'assistant de Pierre Balmain, avant de devenir le directeur artistique de Patou. Un peu plus tard, au début des années 1960, Saint Laurent connaît la gloire à travers sa maison de couture, fondée avec Pierre Bergé ; Karl Lagerfeld, lui, multiplie les collaborations anonymes pour Chloé, Krizia, Valentino ou Fendi. « J'ai inventé un métier complètement nouveau, celui de styliste freelance, qui m'a procuré une liberté et une invulnérabilité totales », assure-t-il aujourd'hui. Il n'empêche : jusqu'à ce qu'il prenne la tête de Chanel, en 1983, Lagerfeld est resté un outsider. En enviant parfois le destin de son glorieux rival ? « Je préfère être aujourd'hui là où je suis que là où il est », répond-il laconiquement. Designer plus que créateur Alors que Saint Laurent se proclame le « dernier couturier » et abandonne sa maison en 2002 sur un air de funérailles nationales, Lagerfeld revit dans la nouvelle ère de la mode, où le renouvellement permanent est devenu la règle et où plus personne ne peut prétendre fi xer les canons du bon goût. « Karl est un designer plus qu'un créateur, diagnostique Jean-Jacques Picart, spécialiste du secteur. Le créateur a une vision, mais il est plus ou moins incapable d'en sortir. Karl, lui, s'adapte totalement à l'univers de chaque marque. » Cette plasticité prend parfois un tour surnaturel. En 1989, lors d'une réunion de travail, tard le soir, alors que Gianfranco Ferré s'apprête à prendre la direction artistique de Dior, Lagerfeld se met à dessiner devant l'assistance médusée la prochaine collection du styliste, enchaînant sur celles de Sonia Rykiel, de Ralph Lauren et de plusieurs dizaines d'autres créateurs.Eternel insatisfait
Il y a chez Karl Lagerfeld une forme de détachement presque bouddhique : comme le moi, la possession est illusoire. Depuis plus de trente ans, inlassablement, il achète ainsi des appartements ou des maisons (il en a même trouvé une dans les petites annonces de Challenges !) qu'il décore dans un style donné : Art déco, XVIIIe siècle, « Memphis », « Greek revival »... Il y puise sa créativité, les « vampirise », dit-il, puis les revend, sans états d'âme, comme un serpent laisse sa peau sur son chemin. Karl Lagerfeld vit dans le présent. Il ne supporterait pas qu'on organise de son vivant, comme pour Saint Laurent, une rétrospective de son oeuvre. Quelle horreur ! La postérité n'est pas faite pour lui. « Je ne serai pas là pour en profi ter », expliquet- il, en bon héritier des Lumières. Le passé, à ses yeux, est presque obscène. « La mode, c'est faire, ce n'est pas avoir fait », répète-t-il comme un mantra. En 1984, il déclarait au magazine Time : « Je suis une nymphomane de la mode qui n'obtient jamais un orgasme. » Une insatisfaction permanente que confirme Bruno Pavlovsky, président des activités mode de Chanel : « Le jour même de la collection, le défi lé terminé, il se demande déjà ce qu'il va faire pour la prochaine. » Vers son enfance, Karl Lagerfeld ne se retourne jamais. « Il fait partie de ces gens pour qui la psychanalyse tue la créativité, explique Inès de la Fressange, son égérie dans les années 1980. Il veut être jeune, de son temps, mais il a bien ce préjugé de l'ancienne génération. » De sa date de naissance même, il a fait un mystère. Né selon son CV officiel en 1938, il serait venu au monde, selon la biographie d'Alicia Drake, en 1933, avec le IIIe Reich, trois ans avant Saint Laurent. « Ni l'un ni l'autre », répond Karl Lagerfeld, qui vous traiterait presque d'inquisiteur lorsque vous lui posez la question. De la guerre, comme beaucoup d'Allemands de sa génération, il a tout oublié. La maison de ses parents, à Bad Bramstedt, près de la frontière danoise, a été réquisitionnée par l'armée britannique en mai 1945. Lagerfeld ne s'en souvient pas. De ce qui a été réellement, ou pas, il se moque. « Je n'aime pas la réalité, j'aime l'idée d'une réalité », dit-il. Comme Andy Warhol, il pourrait ajouter : « Si vous voulez tout savoir sur moi, vous n'avez qu'à regarder la surface de mes oeuvres. Il n'y a rien en dessous. » Karl Lagerfeld est virtuel.Ce qu'ils disent de lui
Inès de la Fressange, styliste, ancien mannequin : «Karl est comme un garçon de 5 ans. Il peut se vexer facilement. D'ailleurs, quand il enlève ses lunettes noires, il a un regard de petit garçon.»Caroline Lebar, attachée de presse de Lagerfeld : «Il a un scan à la place des yeux et un disque dur dans la tête.»Bruno Pavlovsky, président des activités mode de Chanel : «Il donne un enthousiasme incroyable à tout le monde. Dans les ateliers, les filles sont extrêmement honorées de travailler avec lui.»Janie Samet, journaliste de mode : «Pour être catalogué jeune, dans le coup, il crée parfois contre son génie.»Jean-Jacques Picart, consultant : «Il n'est ni dans le passé ni dans le futur. C'est un collectionneur d'instantanés.»Un ex-collaborateur : «C'est un vampire. Il pompe l'énergie de tout le monde.»Gaby Aghion, fondatrice de Chloé : «Quelqu'un comme Galliano, chez Dior, a en lui une espèce de folie. Chez Karl, il n'y a aucune folie.»Une amie : «Il n'a plus d'amis de longue date et pour ainsi dire pas de vie privée. C'est quelqu'un de très solitaire.»Bertrand Fraysse
Marque