Chronique
C'est un lundi triste qui amorce ma semaine. Je suis à peine rentré de vacances qu'un coup de téléphone m'apprend la disparition de Claude-Daniel Proellochs, ce grand seigneur de l'horlogerie, la nuit dernière, dans son sommeil, alors que, toujours actif, il s'était accordé beaucoup de repos à Montana. Son grand titre de gloire, le premier qui me vient à l'esprit, c'est celui d'avoir conduit la Maison Vacheron Constantin, où il fut directeur général dix-sept ans, de 1988 à 2005, à des sommets insoupçonnés, jusqu'à ce 250e anniversaire qu'il vécut comme une apothéose.
Originaire de Neuchâtel, il avait commencé sa carrière chez Omega, à Bienne, puis chez Eterna, dont il fut le CEO pendant quatorze ans. Mais curieux de tout, parlant plusieurs langues, doué d'une grande culture et d'un tout aussi grand sens de l'humour, il voulait, avec son esprit pénétrant, ne pas être saisi par la routine, dans une place, fut-elle au sommet. Il se mit donc à explorer de nouvelles voies, ce qui était bien dans sa nature. C'est ainsi qu'il rejoignit, le 1er avril 2006 et pour un temps, la manufacture DeWitt où il s'occupa de la stratégie. A sa façon, tout en douceur, arguant plus de la persuasion, sans vouloir imposer à tout prix, son savoir horloger de près de quarante ans.
Juste aboutissement de cette quête incessante d'une plus grande perfection, il se mua même en créateur d'entreprise, en préparant le lancement de sa propre marque horlogère, dont le nom était déjà déposé. A savoir, de Bougainville, ce célèbre navigateur français du XVIIIe siècle, resté célèbre pour avoir écrit son Voyage autour du monde, auquel Diderot en personne fit écho. Un hommage, de la part de mon ami, à cet esprit des Lumières du XVIIIe siècle dont il était admirateur tout comme de la culture italienne dont il pouvait vous entretenir pendant des heures. Il avait d'ailleurs épousé une Napolitaine, une grande poétesse au tempérament enjoué, comme il se doit.
Malheureusement, Claude-Daniel Proellochs, qui a eu l'élégance de savoir rester jeune d'esprit jusqu'au bout, et n'aura pas eu le bonheur de voir la concrétisation de sa manufacture. Il s'est arrêté, comme Moïse, sur le seuil de sa Terre Promise, ce qui est probablement encore plus beau. Et je suis sûr que son fils, Claude-Daniel Proellochs junior, reprendra le flambeau avec panache.
C'est vraiment un triste début d'année et je ne peux m'empêcher de penser que c'est aussi l'«annus horriblis» de l'horlogerie qui se poursuit en ce début 2011, après les disparitions de Simone Bédat, de Remo Bertolucci, de Nicolas Hayek, notre maître à tous, de Gino Macaluso et enfin d'Eugenio Zigliotto, auquel j'étais très lié et qui fut le premier à lancer une revue horlogère en Italie, à savoir Polso.
Aussi, je ne peux qu'offrir l'hommage, qui est aussi celui de tout Edipresse Luxe, de ma sympathie attristée à toute sa famille.