La Haute École d’Art et de Design de Genève (HEAD) vient de réunir son jury pour noter les travaux de ses étudiants en Master de Design Horloger. On retrouvera prochainement ces profils au sein des départements Design des grandes marques ou, a minima, dans les bureaux d’études qui en proposeront les projets. Leur vision de ce quoi doit être une montre sera donc, à terme, structurante pour la branche. Le millésime 2026 est particulièrement atypique. Trois recherches ont retenu notre attention par leur caractère avant-gardiste.
Une création pour toucher le temps
La première pièce est signée Iris Grondein. La jeune femme, que nous avons suivie pendant une année complète, se situe dans le spectre autistique. Elle présente un TDAH, Trouble de l’Attention Avec ou sans Hyperactivité. Sa perception du temps n’est pas celle du reste du monde. Il peut être un facteur de stress, de tension, lui faire perdre ses moyens en un claquement de doigts. Iris n’est donc pas réceptive aux représentations traditionnelles du temps - une boîte ronde et trois aiguilles. Sa sensibilité sensorielle implique de devoir « toucher le temps », de se l’approprier pour mieux le maîtriser. Iris a besoin de fixer son attention sur un objet, non d’en subir les effets négatifs. Mais cet objet tactile n’existe pas. Iris l’a donc créé.
L’objet n’est pas une montre-bracelet. C’est plutôt une montre de poche. Tout a été conçu pour apaiser la sensation du temps qui passe. Il y a d’abord le volume de l’objet, pensé pour être tenu au creux de la main. Il y a ensuite les matières (résine, céramique ou bois de chêne), douces, toujours à température ambiante. Il y a également les couleurs, paisibles et reposantes, loin de certains codes horlogers traditionnels, comme le rouge ou le noir, trop alarmants.
Notre avis
Le projet d’Iris, intitulé « À fleur de peau », ouvre une fenêtre sur un angle mort de l’industrie horlogère. Il comporte une dimension sociétale évidente, mais peu commune. Il appelle à une prise de conscience de la neurodiversité qui appelle, à son tour, à une diversité d’interprétation du temps. Il serait heureux que le concept soit adopté par une marque établie afin de visibiliser cette population pour, in fine, en banaliser les besoins. En l’état, le projet ne présente aucune difficulté d’industrialisation. Et l’on ne manquera pas de souligner l’intérêt soudain pour les montres de poche. Yvan Arpa (ArtyA), présent au jury, a salué « une superbe présentation, un objet magnifique, une personnalité solaire ». Le jury a été séduit. Le projet a obtenu 5,5/6.
Bacchus horloger
Le second projet est signé Léa Maniscalco. Il se nomme la « Désirée », en référence au format populaire de bouteille de vin de 37,5 cl. Sa montre, d’un opportun diamètre de 37,5 cm, s’approprie les codes vinicoles, dont la famille de Léa est un acteur local important. La pièce se matérialise en boîte acier et trois variations de réhaut qui sont évidemment blanc, rouge et rosé. Le fond de la boîte figure un cul de bouteille. Côté cadran, chaque déclinaison symbolise les caractéristiques d’un vin : le rosé plutôt rond, le banc plus sec et pointu, le rouge plus complexe qui entremêle losanges et carrés.
Notre avis
Une idée séduisante, rafraîchissante. Le terrain vinicole est rarement exploité en horlogerie. La volonté d’un objet accessible en boîte acier (base Sellita) correspond bien à l’esprit populaire de la Désirée. Le projet est aisément industrialisable. On pourra toutefois regretter que la montre n’exploite pas suffisamment la dimension artisanale du travail de la vigne, qui aurait pu sans difficulté trouver un écho dans les métiers d’art, l’usage du bois, du tanin, ou bien d’autres filiations directes. Léa a obtenu 5/6.
Image de marque
Le troisième projet est un manifeste sociologique. Il est signé Mikael Correia, plus âgé d’une quinzaine d’années que ses pairs, et déjà riche de quelques contributions au milieu horloger. Il s’articule autour du mot « marque » : celle que l’on achète (le nom commercial), mais aussi celle que la montre (ou autres objets de luxe) laisse sur la peau lorsqu’elle est retirée. Mikael souligne avec justesse de nombreux rituels à travers le monde qui déforment à dessein le corps - et souvent définitivement - par des procédés de contention. On pense notamment aux « femmes girafes » de Birmanie. L’étudiant a développé un concept de bracelet-montre dont le serrage à fleur de peau peut « imprimer » momentanément un message sur l’épiderme. La « marque » est choisie, éphémère, et rappelle que le corps est vu, par les marques, comme un objet sur lequel elles apposent (imposent ?) leur signature.
Notre avis
Un projet déroutant, provocant, mais solide sur le plan de la recherche anthropologique et graphique. L’audace du parti pris a séduit le jury, qui lui a attribué 5,5/6. Il ouvre lui aussi une fenêtre féconde sur l’univers horloger et l’empreinte physique que les « marques » laissent sur le poignet. La réflexion est étendue à tout le champ du luxe et interroge sur ce que certains sont déjà capables de faire, comme le tatouage d’un logo de marque de luxe sur le bras ou le cou. Le propos de Mikael questionne et inquiète, au sens étymologique (inquiet : ce qui est en mouvement). De la matière à réfléchir sur un plan sociologique et philosophique, mais dont on ne verrait toutefois pas précisément les débouchés, peut-être trop disruptifs et pas assez porteurs en termes de volumes de vente. Un produit de niche ?