En regagnant Genève dans la nuit de dimanche à lundi, j’avais le sentiment d’évoluer dans le décor du film d’horreur et d’action The Purge, sorti en 2013. Vous vous en souvenez peut-être : dans une Amérique futuriste, afin de préserver une forme de stabilité sociale, toutes les infractions deviennent légales pendant douze heures, une fois par an. Un principe qui finit par scinder la population en deux camps : ceux qui donnent libre cours à leurs pulsions agressives et ceux qui cherchent avant tout à protéger leurs proches et leurs biens.
Ce n’étaient pas seulement les boutiques de luxe de la rue du Rhône qui avaient été protégées. Presque toute la ville semblait barricadée, comme dans le film. À la différence près qu’il ne s’agissait pas d’un décor de cinéma. Ces mesures avaient été prises en prévision du sommet du G7. Commerçants, banquiers, hôteliers et restaurateurs avaient tous agi pour une même raison : la crainte de débordements.
Non, le monde n’est pas équitable. Oui, de nombreuses études académiques montrent que l’accroissement des inégalités affecte l’ensemble de la société, y compris les plus favorisés. Oui, cette question mérite d’être traitée. Il est difficilement défendable qu’une société permette à 81 personnes de posséder autant de richesses que la moitié de la population mondiale. Vous n’avez pas besoin de me convaincre sur ce sujet ; je partage déjà ce constat.
Mais que pourrait réellement changer une émeute organisée à l’occasion d’un sommet politique ? Et comment ne pas souligner l’ironie qu’il y a à dénoncer un système fondé sur le pillage et la prédation en recourant soi-même à la casse et au pillage ? Bien sûr, je sais que les casseurs opportunistes ne représentent souvent qu’une minorité. Bien sûr, je suis conscient de parler en tant qu’homme blanc, privilégié et d’âge mûr, ce qui me place peut-être dans une position discutable pour commenter ces manifestations. Mais que sont devenues les manifestations pacifiques ?
Peut-on citer un seul exemple où une émeute de type « smash and grab » organisée en marge d’un sommet politique aurait produit des résultats concrets ? Existe-t-il un cas où les destructions observées à travers le monde ont réellement conduit à un changement politique durable ?
En observant la situation sous un autre angle, une autre question se pose : pourquoi les responsables politiques et les dirigeants d’entreprise ne cherchent-ils pas davantage à dialoguer avec le public lors d’événements tels que le G7 ou le WEF ? Pourquoi ne pas profiter de ces rencontres pour créer des espaces favorisant l’échange plutôt que l’affrontement, la discussion plutôt que les cris ?
Sur un tout autre registre, Genève a perdu dimanche l’une de ses grandes figures. Philippe Stern, président d’honneur de Patek Philippe, s’est éteint. Durant ses 63 années passées au sein de l’entreprise familiale, il a façonné les fondements de la maison telle que nous la connaissons aujourd’hui. On lui doit notamment la Nautilus, la Calibre 89, le Musée Patek Philippe, la manufacture genevoise, la préservation et le développement des savoir-faire horlogers artisanaux et techniques réalisés à la main, les pendulettes sous cloche ou encore le Sceau Patek Philippe. Autant de réalisations qui ont contribué à bâtir son héritage.
Philippe Stern a également marqué le lac Léman par son talent et son esprit sportif. Considéré comme l’un des meilleurs navigateurs de sa génération, il a remporté certaines des régates les plus prestigieuses. Depuis 2009, son fils Thierry lui a succédé à la tête de l’entreprise familiale et poursuit son développement vers de nouveaux horizons.
Dans quelques jours, les panneaux de protection, dont on peut se demander combien de millions ils auront coûté, seront démontés. Genève retrouvera alors son visage habituel et redeviendra l’une des plus belles villes estivales du monde. Et la prochaine fois que votre regard se posera sur le lac, prenez un instant pour penser à toutes celles et ceux qui ont construit, et continuent de faire vivre, notre remarquable industrie horlogère.