Deuxième volet des cinq coups de cœur de ce printemps 2008 : une séquence de pure émotion, avec un hommage du « roi des horlogers » à la seule reine qui ait jamais attaché son nom à une montre (Breguet 160).

COUPS DE CŒUR 2008 / 3 : Marie-Antoinette en supplément d'âme (Breguet n° 160)
Deuxième volet des cinq coups de cœur de ce printemps 2008 : une séquence de pure émotion, avec un hommage du « roi des horlogers » à la seule reine qui ait jamais attaché son nom à une montre.
Nom : Breguet 160, plus historiquement baptisée « montre Marie-Antoinette ». Et non « montre de Marie-Antoinette », la précision a son importance pour cette montre de poche qui est sans doute la plus chargée de légendes de toute l'histoire horlogère. La montre avait été volée. Elle vient d'être retrouvée dans des circonstances un peu rocambolesques, mais elle est toujours maintenue dans une troublante clandestinité par le musée de Jérusalem qui en a repris possession. Pourtant, bien avant sa réapparition, dès 2005, Nicolas Hayek avait décidé de « reconstruire » cette montre que tout le monde considérait comme définitivement disparue, avec l'aide des rares documents techniques disponibles : essentiellement les notes et les schémas de ceux qui avaient pu la prendre en main ou la restaurer. Même les bonnes photos de cette montre faisaient défaut. Pourquoi ce coup de cœur ? Tout simplement parce que cette pièce est un inestimable et incomparable concentré d'émotions horlogères. Elle avait été commandée en 1783 à Abraham Louis Breguet, par un prête-nom, officier des Gardes de la Reine, qui agissait probablement au nom de la reine Marie-Antoinette. Laquelle souhaitait sans doute offrir cette montre au roi Louis XVI, grand amateur de curiosités et d'équipements scientifiques. Importable par une femme du fait de ses dimensions (64 mm), de son volume et de son poids, la montre qui s'annonçait comme la plus compliquée de son temps était, aux yeux des savants de l'époque, un instrument scientifique de première importance. Cette pièce Breguet 160 n'a été terminée qu'au début du XIXe siècle par Abraham Louis Breguet : on avance la date de 1802, dix-neuf ans après la commande, en tout cas bien longtemps après la montée de la reine sur l'échafaud, en 1793). Selon d'autres sources, elle n'aurait vraiment été achevée qu'en 1827, par le fils de Breguet (mort quatre ans auparavant), et donc quarante-quatre ans après le passage de l'officier des Gardes de la Reine par le comptoir Breguet. Qu'avait-elle d'exceptionnel, cette montre qui n'était donc pas celle « de » Marie-Antoinette ? La Breguet 160 (qualifiée de « perpétuelle » à cause de son mouvement automatique) est restée jusqu'au début du XXe siècle la montre la plus compliquée jamais réalisée : son mouvement automatique à spiral cylindrique en or intégrait de nombreuses complications comme une répétition minutes sonnant à volonté heures, quarts et minutes, un calendrier perpétuel, une équation du temps, des heures sautantes, une grande seconde indépendante ou une réserve de marche. Sans parler du thermomètre ou du remontage sans clé, rarissime à l'époque. Encore aujourd'hui, la « Marie-Antoinette » reste la cinquième montre la plus compliquée de toute l'histoire horlogère. Entrée dans la légende à la fois par les tribulations liée à la reine martyre et par ses complications, cette montre y baignait aussi par les matériaux précieux dont elle était constituée (boîtier et mouvement en or, glaces et cadran en cristal de roche). Chaque époque a entretenu le mystère et même épaissi le halo romanesque qui l'entoure. Déposée en révision chez Breguet vers 1838 par un inconnu, elle n'est jamais réclamée. Elle est ensuite revendue avant d'entrer dans la collection de sir David Salomon, dont les héritiers la lègueront au musée de Jérusalem où elle sera dérobée en 1983. On la voit ressortir de l'ombre alors même que Breguet annonce sa réédition… Nicolas Hayek ajoute à cette dimension poético-historique une aura affective de première force : quand le « chêne de Marie-Antoinette », décrit comme l'arbre favori de la Reine quand elle se reposait dans son domaine de Trianon, doit être abattu, le président de Breguet (marque du Swatch Group) décide d'en acquérir quelques bûches, et même de financer une partie de la restauration du Petit-Trianon. Une partie de ce bois de chêne, soigneusement assemblé, poli et verni, servira d'écrin à la première réplique moderne de la « Marie-Antoinette », sur la base d'un décor inspiré par les parquets du Petit-Trianon et d'une marqueterie artisanale (3 500 pièces) qui dessinent la main de Marie-Antoinette tenant une rose, à l'imitation du célèbre tableau de Mme Vigée-Lebrun. Au final, un pan d'histoire condensé dans une pièce chargée d'un supplément d'âme et de puissantes vibrations passionnelles. Des difficultés techniques innombrables ont été vaincues pour rendre vie à une réplique qui n'a pu encore être comparée à la pièce originale, qui paraît mise sous séquestre par la rapacité des conservateurs du musée de Jérusalem. Faute de documentation précise, il a fallu réétudier quelques chefs-d'œuvre horlogers de la fin du XVIIIe siècle pour comprendre les rouages apparents et leur potentiel. L'équipe de Breguet a pu retrouver des tours de main perdus, comme la couleur exacte de l'or utilisé ou la taille du cristal de roche. On a même tout simplement (re)découvert des subtilités mécaniques qui avaient jusque-là échappé aux anciens restaurateurs de cette montre (en particulier, les heures sautantes). Le coup de cœur va donc au « chantier horloger » qu'a pu représenter la reconstruction de la Breguet 160 autant qu'à l'œuvre d'art que ce « chantier » a permis de réaliser. La charge affective liée à cette montre exceptionnelle est évidemment indissociable de sa (re)conception mécanique. L'acharnement personnel de Nicolas Hayek pèse également lourd dans la balance : il avait compris, longtemps avant Sofia Coppola (le film date de 2006) et bien avant l'actuelle « mode Marie-Antoinette », à quel point la reine avait tout d'une icône contemporaine, capable de transmuer le plomb de l'histoire en or médiatique. Le cœur a ses raisons que la raison ignore. Marie-Antoinette et la montre qui porte son nom échappent désormais au temps : on parlera longtemps de la Breguet 160, quand la plupart des best-sellers du printemps horloger 2008 seront oubliés. Merci, M. Hayek, de nous prouver que vous avez toujours l'âme créative de vos vingt ans : c'est à se demander si avoir quatre fois vingt ans ne vous rend pas quatre fois plus enthousiaste, quatre fois plus audacieux et quatre fois plus sensible aux vraies émotions capables d'enchanter la vie des hommes… Grégory Pons Voir aussi, sur Worldtempus, quelques-unes de nos autres informations sur la montre Marie-Antoinette (cliquez ici, ici ou encore ici) 


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