Tribune des Arts - Juillet 2010
Michel Bonel

C'est un des garde-temps les plus compliqués jamais imaginés et réalisés par Breguet. Il se compose d'une pendule et d'une montre proprement dite, aujourd'hui disparue. La boîte, en bronze rehaussée de pierres précieuses, est ornée de paysages réalisés avec des émaux incrustés, tandis que le cadran aux chiffres turcs est en argent guilloché. Une petite seconde est placée à 6 heures. L'échappement est à force constante. La montre de poche, une fois placée dans son logement au-dessus de la pendule, était automatiquement réglée et remise à l'heure “en sympathie” avec cette dernière. Les premiers modèles créés en 1795 ne faisaient qu'ajuster l'heure de la montre sur l'heure de la pendule. Le second type, vers 1805, effectuait la mise à l'heure et réglait la montre.
Cette pendule fut vendue le 20 août 1812, pour 35 000 francs de l'époque, au Ministère français des Relations extérieures puis offerte la même année au nouveau sultan ottoman, Mahmoud II (1808-1839), celui-là même qui fit massacrer l'Ordre des Janissaires.
Vous pourrez l'admirer sous toutes ses coutures au palais de Topkapi, à Istanbul, où elle constitue la pièce phare d'une exposition comprenant juste quinze modèles Breguet réunis pour la première fois. Provenant des collections du Musée Breguet proprement dit et du Département montres et pendules du Musée de Topkapi, ce qui est le cas de la Pendule Sympathique, ils ont tous été réalisés pour l'Empire ottoman. Des pièces qui frappent par leur richesse décorative, leurs couleurs vives, leur style émaillé. Toutes choses qui changent de l'esthétique néo-classique qui caractérise habituellement la production de Breguet.
Egalement exposées, en plus de portraits de clients célèbres, des lettres mettent en valeur le rôle de Esseid Ali Effendi, qui fut ambassadeur de la Sublime Porte à Paris, au début du XIX e siècle. A une époque, justement, où par suite du Blocus imposé par Napoléon, les relations de Breguet avec des pays comme l'Espagne, l'Angleterre et la Russie, étaient interrompues. Une réelle amitié se développe alors entre Louis-Abraham Breguet et l'ambassadeur qui devient client de la marque avec une répétition minutes achetée en 1799 et une pendule en 1801. De retour dans son pays l'année suivante, il entretient une intense correspondance et passe commande de nombreuses montres, compliquées ou simples, ainsi que des thermomètres et des baromètres. Ce qui oblige Breguet à créer un nouveau style, plus richement décoré, propre à plaire aux sujets de l'Empire ottoman. Le succès est tel que la manufacture, qui a un représentant de grande valeur sur place, peut envoyer chaque année pas moins de six à huit pièces de grande valeur, émaillées à Genève, qui trouvent preneur. Et ce, jusqu'en 1820.
Cette exposition, le temps d'un été au coeur d'un pays où le marché des montres se réveille, a lieu dans un très beau site, comme les aime Breguet, après le Louvre, l'Hermitage ou le Grand Trianon. Un endroit situé sur la pointe de cette péninsule de Stamboul qui offre de très beaux points de vue sur la mer de Marmara, le Bosphore et la Corne d'Or, et sur laquelle Mehmet le Conquérant fit construire le palais de Topkapi qui fut la résidence des sultans de 1478 à 1853. Une véritable ville ceinte de murailles et qui offre bien des surprises avec sa succession de cours, de jardins qui embaument les tulipes, de bassins, de fontaines, de kiosques et de pavillons isolés comme des tentes de pierre. Un souvenir de cette époque, pas si lointaine, où les Turcs, avant la prise de Constantinople en 1453, menaient une vie errante dans les steppes d'Asie centrale...
Breguet et l'Empire ottoman
istanbul
Jusqu'au 31 août 2010.
Musée de Topkapi.
Ouvert de 9 h à 17 h, sauf le mardi.
Fermeture des guichets à 16 h.
Tél. +90 212 512 04 80.
www.topkapisarayi.gov.tr/eng/indexalt.html
