L'énergie faite homme

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Benoît de Gorski, propriétaire et directeur des boutiques éponymes à Genève, rue du Rhône et place des Bergues.
Tribune des Arts - Novembre 2010Marco Cataneo

Figure incontournable de la vie genevoise, passionné d'antiquités gréco-romaines, Benoît de Gorski mène ses
boutiques d'horlogerie joaillerie avec la fougue et la détermination d'un Ulysse.

Benoit de Gorski en 3 dates...- 4 avril 1958... le décès de mon père
- 15 février 1965
- 27 août 1966… la naissance de mes enfants, les seuls moments où l'on est face à Dieu



On entame une discussion avec Benoît de Gorski comme on ouvre un livre de Stendhal ou de Victor Hugo: le souffle de son roman personnel nous emporte dès le premier instant, la tension dramatique ne retombe jamais. Dans son récit, les personnages surgissent les uns après les autres, il nous les présente brièvement, en introduit sans cesse de nouveaux, le père, le grand-père, la cousine, l'ami, unis entre eux par d'invisibles correspondances qui émerveillent notre narrateur. Si cet homme-là était une partition, il serait tout entier écrit “fortissimo”. Il nous reçoit dans sa boutique de la rue du Rhône, où les bijoux qu'il crée côtoient les antiquités gréco-romaines qu'il admire, où les tableaux qu'il collectionne illuminent les montres de ses vitrines. Car avant d'être joaillier, Benoît de Gorski était d'abord – et génétiquement – horloger: un père, Constantin de Gorski, patron de Baume & Mercier, un grand-père, Ernest Ponti, à la tête de la fabrique de bijoux Ponti Gennari, et un arrière-grand-père, Jules Perrier, administrateur- délégué de Patek Philippe. Comment aurait-il pu échapper à son destin?

 

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Un pur enfant de Genève

Troisième d'une famille de six enfants, Benoît de Gorski naît à Genève au lendemain de Noël 1938. Quelques mois plus tard, les blindés allemands coupent définitivement à son père la route de la Pologne, son pays natal. L'aventure familiale s'écrira donc sur les rives du Léman. “Je suis un pur enfant de Genève!” s'exclame-t-il à l'heure d'évoquer son parcours, et d'esquisser en trois dimensions, les poings levés, un pouce en l'air, les paumes ouvertes, une main dansante, les multiples branches de son arbre généalogique, de ses cousins italiens à sa famille polonaise, qui lui appartiennent tout aussi sûrement que les quatre ans et demi passés chez Longines où il entra à dix-neuf ans, après le décès de son père. Suivent une douzaine d'années chez Golay fils et Stahl où, entré comme vendeur, il finira directeur d'une maison qui emploie quarante personnes et représente dix-huit marques. Une collaboration avec l'espagnol Puig Doria, et le voici, ce 26 août 1980, ouvrant sa propre boutique. 26, comme son jour de naissance, ou encore comme deux fois treize, son chiffre porte-bonheur. Il achète ensuite la maison Léon Bader, qu'il revendra dix ans plus tard. “Dix ans et trois mois, dix et trois, toujours le treize!” Il prend aussi les rênes de la société Gallopin, achète sa boutique de Gstaad.

Mais il ne fait pas que vendre et gérer, il dessine aussi ses bijoux. Le sous-main de son bureau est un immense bloc de feuilles – il en utilise une par jour – sur lequel il crée ses esquisses, note ses rendez-vous, ou laisse simplement courir la pointe de l'un des innombrables stylos de couleur qui trônent à côté de lui. 

 

La volonté d'être le meilleur

Il a appris le dessin comme tout le reste, en autodidacte et avec l'envie, le besoin presque, d'être le meilleur. “Autodidacte, c'est un mot formidable, c'est un ressort qui vous meut de l'intérieur!” Et le récit se poursuit, truculent, chaleureux, débordant de prénoms qu'on est censé connaître et qu'on ne connaît pas toujours, ravivant les figures d'une Genève bien spécifique, celle des commerçants de la place Longemalle, de la rue du Rhône, de la Fusterie. Il évoque aussi avec plaisir l'association Hellas et Roma, fondée par son ami Jacques Chamay, et dont il est vice-président. Toujours sa passion pour l'antiquité. Il quitte son fauteuil, marche de gauche et de droite, redresse un cadre, donne corps aux différents épisodes de sa vie.

Il reconstitue des dialogues, mime des conversations téléphoniques vieilles de plusieurs années, installe devant nous tous les acteurs de son existence. Cet archéologue italien, par exemple, rencontré un jour à Rome, et qui lui fait découvrir les intailles, des pierres gravées en creux qu'il utilise si volontiers depuis dans ses créations. Il s'assied, soulève une pile de papiers, en extrait un certificat, celui d'une intaille, justement, qu'il vient à peine d'acquérir, et qu'on retrouvera bientôt sur l'un de ses bijoux. Derrière lui, des cadres photo rappellent que Benoît de Gorski, père de deux enfants – sa fille travaille avec lui et son fils, comme son frère, est avocat –, est aussi quatre fois grand-père! Car si l'homme est commerçant, il a bien d'autres moteurs. La famille côté coeur, et la voile côté sport. Ce bateau en acajou par exemple, dont il montre la photo, fier de ses voiles auriques, naviguant sur le Léman après une longue restauration au Portugal. Ou ce 8 mètres jauge internationale qui, grâce au skipper Pierre Bonjour, lui rapporta un titre de champion du monde un jour de grand vent en juillet 2000!

 

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