EN DIRECT DE LA SASKATCHEWAN… Michel Fournier est resté au sol, alorsque son ballon partait dans le ciel. Déception immense pour toutel'équipe du Grand Saut, mais un nouveau rendez-vous est pris pour lafin août.
Les gants de Michel Fournier et sa BR 02, ainsi que ses instruments de vol. La poche à droite contient son extracteur. Le dossier sous plastique est la check list des procédures d'équipement : tout geste à faire est écrit, et accompagné d'une image. Michel Fournier est désormais capable d'être équipé pour le vol en trente minutes...BELL & ROSS : on a frôlé le drame, mais tout est à recommencer…
Sur la ligne de départ Il était cinq heures douze du matin, à l'instant précis où le soleil émergeait de la cime des petits arbres de la forêt subpolaire. Le ballon gonflé à l'hélium était à la verticale de l'aérodrome de North Battleford. Toutes les télévisions locales filmaient en direct, ainsi que CBS et les grands networks américains. Tout un continent retenait son souffle.Le ballon-lanceur s'est progressivement libéré de ses entraves et il s'apprêtait à jaillir dans le ciel bleu en enlevant la nacelle où Michel Fournier était assis depuis deux heures, respirant de l'oxygène pur pour purger son organisme de toute trace d'azote. Comme une grosse méduse paresseuse et légèrement translucide, le ballon a pris le chemin du ciel, mais sans la nacelle : au moment de l'arracher à la pesanteur terrestre, quelque chose n'a pas fonctionné dans la liaison et la nacelle est restée clouée sur son support. Au lieu de lâcher prise comme ils auraient dû le faire à quarante kilomètres d'altitude, les boulons coupe-feu ont « explosé » prématurément : ils devaient désolidariser le ballon de la nacelle après le saut de Michel Fournier, pour permettre la récupération ultérieure de l'enveloppe du ballon et de la nacelle. Ils ont été délenchés au sol pour une raison inconnue et Michel Fournier est resté cloué sur le tarmac de North Battleford.On imagine le drame si ces boulons coupe-feu avaient connu ce dysfonctionnement à quelques dizaines de mètres d'altitude, libérant ainsi la nacelle sans que son parachute de récupération puisse se déclencher…Sur son siège, dans cette nacelle qui évoque irrésistiblement un… ballon d'eau chaude recouvert d'une isolation artisanale, Michel Fournier avait eu deux heures pour récapituler mentalement les procédures et les étapes à venir de son exploit. Le regard fixé sur le compteur de bord Bell & Ross placée à la hauteur de ses yeux, il attendait le choc du départ et le léger balancement qui aurait signalé le « lancement » de son engin. Par la porte vitrée de sa nacelle, il voyait le soleil rosir de plus en plus l'horizon et annoncer une magnifique journée, qui serait aussi celle de ce Grand Saut qu'il attendait et qu'il préparait depuis près de vingt ans. Alors que le premier rayon de ce soleil canadien perçait le rideau des arbres, il a vu le câble de liaison du ballon-lanceur lui passer sous les yeux, mais son horizon n'a pas basculé…Une fois encore, après trois tentatives, il était à nouveau trahi par la technique aérienne de lancement. On imagine sa déception et sa rage, mais ce serait mal le connaître que de le croire vaincu après une telle épreuve. Si les boulons ont cédé, son moral était mieux verrouillé que jamais : débranché de ses tuyaux d'alimentation en oxygène, il descendait aussitôt de sa nacelle et il obtenait sur le champ des autorités canadiennes une autorisation de recommencer à la fin août – même lieu, même motif, même équipe. Comme on dit au Canada en parlant des seniors aux tempes grises : « Neige sur le toit, feu dans la cheminée ». Et Michel Fournier a le feu sacré !Pendant ce temps, l'enveloppe gonflée à l'hélium filait dans l'air frais du matin, malgré la procédure d'auto-libération des soupapes lancées par radio. Les équipes de récupération le suivaient à la trace : 300 kg d'un matériau synthétique très spécial pèsent tout de même 300 kg quand ils retombent sur le sol. Même dans une région aussi peu peuplée, mais sillonnée d'énormes poids-lourds sur de nombreuses routes ou creusées d'innombrables lacs, c'est un danger…Accolade à Michel Fournier, qui a choisi de regagner à pied, dans sa combinaison jaune et bleu, son PC technique, dans un hangar de l'aérodrome. Il me répète les propos d'il ne plus quel philosophe : « Une défaite n'est jamais qu'un succès qui se fait attendre ». Dans sa tête, la page de ce matin est déjà quasiment tournée. S'il lui tarde de retirer sa combinaison, dans laquelle il macère depuis plus de quatre heures, c'est pour être au sec et plus à même de préparer, non seulement le débriefing de cette tentative, mais surtout le cahier des charges de la suivante, le temps de trouver le budget pour s'offrir un nouveau ballon.Interruption momentanée du rêve. Tous les habitants de North Battleford que nous croisons nous demandent des nouvelles du saut et ils ont l'air aussi déçus que les membres de l'équipe française. Les journalistes nord-américains eux-mêmes y croyaient très fort et ils ont réussi à faire vibrer leurs différents publics. Chacun a compris, désormais, que cette idée un peu folle de sauter en parachute depuis l'espace était non seulement crédible, mais réalisable et désormais à la portée d'une logistique un tant soit peu solide.Rendez-vous dans quelques mois. Bell & Ross n'a fait que suspendre son chronométrage officiel de l'exploit : Michel Fournier a retiré ses gants et rangé sa BR 02 « technique » parmi ses instruments de vol, dans la cantine métallique où il serre son matériel personnel le plus précieux. Il repasse à son poignet sa BR 02 quotidienne. « Business as usual : show must go on », comme on dit ici, dans la Saskatchewan. Les records à battre sont invaincus, mais le spectacle continue, avec un nouveau programme de préparation pour l'homme qui voulait tutoyer les étoiles.
Grégory Pons

C'est fini, mais ça ne fait que commencer : on se demande comment ce diable d'homme fait pour trouver des ressources morales dans ces instants terribles...
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