Tribune des Arts - Octobre 2010
Marco Cattaneo
Il a un passeport français, mais l'âme nomade: à 43 ans, Alain Zimmermann a déjà déménagé à 22 reprises! Et pourtant, cette fois, il semble avoir posé ses valises; la Suisse qu'il adore, et son métier surtout – “l'horlogerie n'est pas une étape, mais une destination” remarque-t-il sur le ton de l'évidence – l'ont définitivement séduit. Cet Alsacien mettra donc toute son énergie et toute son expérience du luxe au service de Baume & Mercier qu'il dirige depuis un peu plus d'un an.
Il s'appuiera, pour développer une marque vieille de 180 ans, sur quelques mots-clés qui la définissent déjà: “célébration”, “intemporelle”, “relax”. “Nos montres ont souvent une forte valeur émotionnelle”, explique-t-il. “Ce sont des montres qu'on offre lors d'occasions importantes, les gens se souviennent les avoir reçues il y a dix ans, il y a vingt ans. C'est cela, la célébration, un attachement très fort à la marque”.

Mais au fond, d'où vient cet homme qui veut “avoir la force de ne pas tout changer”, et qui s'apprête pourtant à réduire le nombre de références de Baume & Mercier, à en redimensionner le réseau de vente et à en réveiller l'histoire? Lui qui aime passionnément le ski, au point d'avoir tenté l'aventure du kilomètre lancé sur la piste des Arcs, et d'avouer, comme si c'était une contre-performance vaguement honteuse, qu'il n'avait “pas dépassé les 145 kilomètres/heure”?
Son parcours démarre sur les rives du Rhin, dans cette Alsace dont le dialecte – qu'il parle toujours – le rapproche de la culture germanique, et où, adolescent, il gagne ses premiers francs en cultivant les champs de tabac, pendant les vacances scolaires. Ses études le mènent à Reims et dans les universités allemandes: Tübingen et surtout Munich, “un gros coup de coeur, une grande ville avec une ambiance de village”.
Le monde merveilleux du parfum
Il ne le sait pas encore, mais l'Allemagne, ce pays qui “vu d'Alsace n'est pas vraiment un pays étranger”, sera son cadre pour de nombreuses années encore. À la fin de ses études, en 1989, il passe un entretien chez L'Oréal qui l'envoie... en Allemagne. Il signe pour 16 mois, mais restera finalement jusqu'en 1995! Il découvre le monde du luxe, grâce aux parfums vendus sous licence: Paloma Picasso, Armani, Ralph Lauren. “Le luxe était un univers entièrement nouveau, j'avais fait mes stages dans l'industrie”, se souvient-il amusé.
En 1995 – il dit “quatre-vingt-quinze”, l'Helvétie ne l'a pas encore complètement rattrapé –, il entre chez Cartier, en Allemagne toujours, dans cette Munich qu'il adore. Il poursuit sa découverte du luxe, aborde les mondes de la maroquinerie, du cuir, de la soie. Quatre ans plus tard, il rejoint le siège parisien, refermant sa longue parenthèse allemande. Il se lance dans le développement produit pour l'international, toujours dans le domaine des fragrances qu'il connaît si bien. Et puis, travailler à Paris quand on est né en Alsace, c'est aussi une façon de valider son parcours professionnel, reconnaît-il volontiers.
Il garde de ces années, et de sa collaboration avec les “nez”, un souvenir lumineux. Il en cite quelques-uns, les yeux levés, admiratif. “Des hommes comme Alberto Morillas sont des artistes, des chefs d'orchestre!” Qu'on puisse éventuellement ne pas connaître le nom d'Alberto Morillas, un nez fameux dans la profession, formé à l'école de Firmenich, ne l'effleure même pas.
Changement de planète
Nouveau virage en 2002, avec le début de l'aventure IWC qui vient de tomber dans l'escarcelle du groupe Richemont. Son premier choc est culturel. “Passer d'un coup de Paris à Schaffhouse, c'est, comment dire... arriver sur une autre planète.” Il ne connaît pas encore l'horlogerie de l'intérieur, mais qu'importe. “Quand on aime un produit, on passe très vite en mode éponge, on finit par se l'approprier avec l'aide de gens passionnés”, explique-t-il sans hésiter.
Dès 2004, il dirige le marketing de la marque qu'il retrouvera brièvement en 2009, après une escale de trois ans dans le monde de la finance, embauché par la banque Julius Baer, qui se redéfinit comme marque de luxe.
Il parle avec conviction, insiste sur une syllabe, souligne un mot d'un silence appuyé. Ses doigts courent sur la table et illustrent son propos. Pas de doute, Alain Zimmermann est un conteur-né. Ça tombe bien, il est convaincu qu'un produit, pour avoir du succès, doit aussi avoir une histoire. “C'est grâce à une dimension émotionnelle forte qu'il fera la différence”, affirme-t-il.
Retrouver les histoires d'une marque, la façon de les raconter, de les mettre en cohérence, c'est ce qu'il a fait chez IWC; et qu'il s'apprête à refaire chez Baume & Mercier. Pas question, on l'a dit, de tout bouleverser quand on a des produits aussi emblématiques qu'Hhampton ou Linea, mais rendez-vous est tout de même pris: “Au prochain SIHH, nous marquerons notre territoire”, affirme-t-il confiant.
En 3 dates
2001 et 2005: la naissance de mes filles
5 février 2002: l'arrivée en Suisse
Octobre 2008: ma dernière cigarette, sans aucun regret!
