Tribune des Arts - Décembre 2011
S.G.
Aujourd'hui encore, la réalisation d'une montre à grande complication exige quatre à huit mois d'un travail extrêmement complexe. Il en fallait bien plus pour effrayer Jules-Louis Audemars et Edward-Auguste Piguet qui, dès le début de leur collaboration, en 1875, s'en sont fait une spécialité. Le premier, né en 1851 au Brassus, avait ouvert son propre atelier dans la ferme familiale. Il n'avait alors que 24 ans. Le second, né en 1853 dans la Vallée de Joux, travaillait à domicile. Tous deux étaient issus de familles d'horlogers. Ils incarnaient les dignes héritiers de ces agriculteurs qui, au milieu du XVIIIe siècle, s'étaient reconvertis dans la fabrication de mouvements et de montres de haute qualité, poussés par le climat rigoureux et l'épuisement des sols.
C'est là, au cœur du Jura suisse, dans une région isolée mais devenue prospère, que nos deux passionnés fondèrent la société Audemars Piguet & Cie. L'affaire est conclue en 1881. Jules-Louis Audemars endosse la direction technique, tandis qu'Edward-Auguste Piguet prend en charge l'aspect commercial. Le succès sera immédiat. Vers 1885, ils installent une succursale à Genève. En 1889, l'entreprise compte déjà dix collaborateurs, devenant ainsi le plus gros employeur du canton de Vaud. Et bientôt, les premières mondiales se multiplient, jusqu'à atteindre un nombre record. À commencer par la première montre-bracelet dotée d'une répétition minutes, en 1892, et le plus petit mouvement répétition à cinq minutes jamais réalisé (1915).

Une relève haut de gamme
Lorsqu'en 1918, Jules-Louis Audemars s'éteint, Edward-Auguste Piguet a déjà traversé 66 printemps. Il n'en passera plus qu'un seul. Les fils des fondateurs prennent donc la relève, en gardant le même esprit inventif et indépendant. À mesure que les montres gagnent les poignets, ils se spécialisent dans les mouvements miniaturisés et dans l'extra-plat. Ils passeront également maîtres dans l'art des calibres à sonnerie et heures sautantes. Après l'effondrement de Wall Street en 1929, qui les frappe de plein fouet, puis la Seconde Guerre mondiale qui les interrompt dans leur élan, ils relancent la création de montres squelettes et le chronographe devient le nouveau fer de lance de l'entreprise. Avec comme leitmotiv, le haut de gamme et l'innovation.
Dès lors, le succès ne connaît plus de frontières. C'est là qu'entrent en scène la Royal Oak et sa lunette octogonale. Nous sommes en 1972. Première montre sportive de luxe en acier, la Royal Oak bouleverse les codes et se hisse très vite au rang d'icône. On notera également, en 1978, le quantième perpétuel le plus fin au monde avec rotor central, et en 1986, la première montre-bracelet ultra-plate tourbillon à remontage automatique (5,5 mm d'épaisseur seulement avec la boîte). Dans une époque où le quartz est devenu roi, cette dernière contribue à remettre les montres à complication avec tourbillon au goût du jour, y compris les montres à sonnerie. Et voici qu'en 1996, sort la Grande Complication Jules Audemars. Trois ans plus tard, viendra la collection Tradition d'Excellence, véritable consécration du savoir-faire Audemars Piguet.

De l'octogonal à l'ovale
Autre collection marquante: la Millenary, apparue en 2006. Immédiatement reconnaissable à son boîtier ovale qui laisse plus d'espace à la mécanique, ce modèle transforme la manière de concevoir les calibres. Il est désormais possible d'en dévoiler l'intérieur et de le mettre en scène. Plus globalement, cette forme autorise d'avantage de créativité, également dans l'utilisation des pierres et matières précieuses pour les modèles féminins. Et là aussi, une première mondiale fera date: le Quantième perpétuel Millenary avec seconde morte et indication de réserve de marche sorti en 2006. Il dissimule en effet un nouvel échappement exclusif Audemars Piguet à impulsion directe qui, en 2009, se doublera d'une fréquence hors norme de 43 200 Alt/h grâce au Chronomètre Jules Audemars.
Que de chemin parcouru depuis cette bâtisse aux fenêtres étroites, perdues à 1000 mètres d'altitude. Aujourd'hui, l'adresse historique du Brassus demeure. Elle accueille d'ailleurs un musée richement fourni. Mais les sites de production forment désormais un trio, tandis que les filiales et les boutiques ne cessent de se multiplier.

Et pourtant, Audemars Piguet, toujours indépendante, reste la plus ancienne manufacture de haute horlogerie à ne pas avoir quitté le patrimoine de ses familles fondatrices. La présidente du Conseil d'administration depuis 1992, Jasmine Audemars, n'est autre que l'arrière-petite-fille de Jules-Louis Audemars. Une femme de caractère, anciennement journaliste brillante, qui assure également la présidence de la Fondation Audemars Piguet, très impliquée dans la conservation des forêts et la sensibilisation des jeunes au trésor qu'elles représentent.
