L'histoire de l'horlogerie suisse est riche en oeuvres de grande envergure et en prouesses extraordinaires, tant le nombre d'entreprises dédiées à la fabrication de montres, fondées au cours des siècles, est difficile à compter. Pourtant, nombre d'entre elles durent fermer leurs portes durant les crises qui secouèrent régulièrement l'industrie horlogère.
Les familles fondatrices se retirant de la fabrication de montres, à défaut d'une relève suffisamment intéressée et compétente, d'autres entreprises passèrent entre les mains de nouveaux propriétaires. D'autres encore, ne purent assurer leur survie. Rachetées complètement, ou du moins ayant cédé leur nom, la plupart des marques horlogères parmi les plus importantes et les plus riches en tradition n'ont plus rien en commun avec leurs fondateurs et détenteurs du nom ou de leurs successeurs.
Fondée en 1882
Il n'en est pas de même chez Audemars Piguet. Dans cette grande Manufacture suisse de montres, le flambeau des fondateurs de l'entreprise continue d'être porté par leurs successeurs en ligne directe. Depuis 1882, les membres des familles Audemars et Piguet ont toujours siégé au Conseil d'Administration et, ainsi, contribué directement ou indirectement à la destinée de l'entreprise. Le haut engagement commandé par le respect de la tradition familiale, le lien direct entre la montre et le nom de la famille, impliquent une responsabilité particulièrement importante quant à la qualité et, de ce fait, au prestige des produits manufacturés de cette célèbre Vallée de Joux.
Enracinés dans la Vallée de Joux
Depuis de nombreux siècles, c'est en ce lieu que sont établis les Audemars et les Piguet. Leur enracinement profond dans l'histoire de cette contrée extraordinaire, dans la vie à la Vallée de Joux et surtout dans l'horlogerie, confère, aujourd'hui comme hier, son empreinte d'excellence à l'entreprise Audemars Piguet. L'immense tradition horlogère de la Vallée de Joux continue d'habiter, sans partage, ces montres qui ont le privilège d'arborer ce nomprestigieux. Les Audemars ainsi que les Piguet continuent d'en être fiers: une montre frappée de leurs noms concrétise non seulement les enseignements de la plus haute école de la fine horlogerie de précision, mais recèle encore de nos jours une bonne partie de l'éminent savoir-faire horloger de Jules Audemars et d'Edward Piguet.
Originaires de Grenoble
Les ancêtres de Jules Audemars quittèrent Grenoble pour s'établir à la Vallée de Joux. A cette époque, seules deux communes existaient: l'Abbaye sur la rive sud du lac de Joux et Le Lieu sur la rive nord. En 1555, Jean Herrier fonde le village du Brassus. Sur le cours du ruisseau, il construisit diverses usines pour le traitement du bois, du minerai et du fer.
Une famille genevoise
Quelques années après, le 19 mai 1576, les nobles Michel et J. B. Varro, Paul Voysin et Jean Morlot érigèrent leur fief au Brassus. Par ses connaissances et son capital, c'est probablement à la famille genevoise Varro, notamment, que l'on doit l'existence et le développement ultérieur de la commune, du Chenit. Au début, les Audemars gagnèrent leur vie comme paysans. Puis, vers le milieu du XVIIIe siècle, lorsque l'horlogerie fit son apparition à la Vallée, des membres de la famille Audemars se tournèrent, eux aussi, vers cette source nouvelle de revenus. Comme cela se pratiquait généralement, ce fut d'abord uniquement au titre d'un revenu accessoire, en tant que travailleurs à domicile, pendant les longs mois d'hiver. L'été, ils continuaient à se consacrer à l'agriculture. C'est ainsi que vivait et travaillait un autre Audemars, François Louis, dit 'Le Loyal': en été, il cultivait ses champs et élevait son bétail; en hiver, dans sa ferme, sise au Brassus entre les maisons Valneige et la Pierrette, il fabriquait des cadratures pour des manufactures de montres genevoises connues. Sa femme lui donna trois fils et deux filles.
Naissance de Jules
Encore enfant, l'un de ses fils, Jules, né en 1851, prenait déjà un plaisir particulier à développer et à réaliser des mécanismes de commande pour montres de poche compliquées. Tout en observant son père travailler avec autant d'enthousiasme que de patience, il l'aidait au façonnage des composants en acier. Ainsi naquit en lui le désir d'apprendre le métier d'horloger depuis la base. Au terme de sa scolarité à l'école primaire du Brassus, il se mit en route pour suivre une formation globale auprès de différents grands maîtres horlogers de la région. A la suite de son apprentissage, et jusqu'en 1873, Jules Audemars travailla d'abord en qualité de repasseur. Véritables aristocrates de l'horlogerie, les spécialistes de ce domaine exigeant avaient pour tâche de repasser les mécanismes, tels que les compteurs de chronographe, les calendriers et sonneries à répétition, aussi longtemps que nécessaire afin que leur fonctionnement soit irréprochable.
Il épouse la fille du boucher
Lors de son voyage, Jules Audemars, fit la connaissance, à Gimel, petit village situé au pied du col du Marchairuz, d'Eugénie Renaud, fille du boucher et boulanger de la place. Au début de l'année 1874, il se rendit dans la commune de sa future femme afin de l'épouser. Cependant, comme il est normal pour un vrai Combier, Jules Audemars ne put résister à l'appel de sa Vallée natale. Peu de temps après son mariage déjà, il y retourna dans l'intention d'y exercer son métier.
Quant à son beau-père, il appréhendait de laisser partir le jeune couple. Dans l'espoir de retenir les deux jeunes gens à Gimel, il aménagea un petit magasin, pourvu d'un atelier des mieux équipés pour son gendre. Là, Jules Audemars-Renaud pourrait exercer son travail de repassage de montres compliquées. Malgré ce geste généreux, il ne réussit pas à attacher Jules Audemars à Gimel. L'atmosphère stimulante de la Vallée de Joux lui manquait terriblement. De plus, la gestion à plein temps d'un magasin avec atelier ne l'intéressait guère.
Retour dans la Vallée en 1875
Visant plus haut, c'est dans un atelier plus important qu'il désirait, avec le concours de collaborateurs, concevoir, fabriquer et terminer des montres de poche compliquées. Aussi, en été 1875, dix-huit mois seulement s'écoulèrent avant qu'il ne fasse définitivement ses valises pour retrouver son port d'attache ancestral en franchissant, avec sa femme, le col du Marchairuz. Dans la ferme familiale, devenue la proie des flammes en 1917, Jules Audemars installa, malgré les temps difficiles, un atelier pour la fabrication d'ébauches compliquées. Grâce à son travail de qualité, empreint de créativité, les commandes de la part de manufactures genevoises de renom ne se firent pas attendre. Celles-ci comprenaient, notamment, des mécanismes pour des chronographes ainsi que pour des montres à répétition et avec calendrier. Parallèlement, il construisit de nouveaux mouvements et commença à en fabriquer. Afin de pouvoir exécuter dans les délais, les commandes externes entre autres, Jules Audemars dut bientôt engager des horlogers supplémentaires lesquels, pour la plupart, travaillaient à domicile. Parmi eux, il y avait Edward Auguste Piguet.
La plus ancienne famille
De toutes les familles actuellement établies à la Vallée de Joux, celle des Piguet est probablement la plus ancienne. En remontant jusque dans la première moitié du XVe siècle, son origine s'inscrit dans l'histoire de la localité dite Le Lieu, l'une des premières communes fondées à la Vallée. Toutefois, il est vraisemblable que la famille Piguet faisait déjà partie des immigrants de la première heure qui s'établirent à la Combe des Amburnex vers 1264. En 1489, les Piguet participèrent au défrichement d'une région forestière qu'ils élurent comme leur lieu de prédilection, connu plus tard, sous le nom de 'Les PiguetDessous'. Au début, comme la plupart des Combiers, les membres de la famille Piguet exerçaient une activité de paysans. Cultivant leurs champs en été, ils s'occupaient à divers travaux sur métaux pendant l'hiver.