Une croissance rapide

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Chez Audemars, Piguet & Cie, le client était toujours roi

1882 : naissance officielle

Une année après la fondation de l'entreprise, à quelques jours près, l'inscription officielle fut faite auprès de l'Administration de l'office Technique d'Édition et Publicité à Berne, le 6 décembre 1882 à midi. Elle portait sur une marque commerciale pour Audemars, Piguet & Cie, à l'usage de mouvements et boîtes de montres. Dès le début, Jules Audemars prit la responsabilité de la direction de la petite entreprise, tandis que son partenaire, Edward Piguet, se voyait confier celle de directeur commercial et expert financier. Cette répartition des tâches fit si bien ses preuves qu'elle fut maintenue sous la même forme, même après la disparition des fondateurs de l'entreprise. Les membres de la famille Audemars se préoccupaient systématiquement - et en premier lieu - des aspects techniques, alors que ceux de la famille Piguet se chargeaient des aspects commerciaux. En plus de cette entente tacite, il allait de soi que les membres masculins des deux familles, exerçant une activité dans l'entreprise, se devaient d'apprendre le métier d'horloger.

 

Signature invisible

Chez Audemars, Piguet & Cie, le client était toujours roi. En effet, durant les premières décennies après la fondation de l'entreprise notamment, même les montres compliquées étaient signées de la façon souhaitée par les commanditaires.

Le sceau de la manufacture, relégué à l'arrière-plan, c'est-à-dire placé en un endroit caché, le plus souvent au recto de la platine sous le cadran, rendait presque impossible l'identification de l'origine réelle de la montre par son acquéreur. Tant et si bien qu'aujourd'hui encore, il existe probablement des propriétaires de montres de poche Audemars Piguet qui ignorent totalement la provenance véritable de leur pièce. Pour l'année 1889, les statistiques de l'industrie horlogère vaudoise témoignent que l'entreprise Audemars, Piguet & Cie dans laquelle on travaillait toute l'année durant, disposait d'un effectif total de dix employés mâles. Ainsi, la Manufacture fut le troisième plus grand employeur du canton

 

Succursale à Genève en 1885

Vers 1885, pour des raisons relevant essentiellement d'une commercialisation grandissante Jules Audemars et Edward Piguet installèrent une succursale de la maison-mère du Brassus, à Genève, place du Molard 13. Ainsi, ils se trouvaient non seulement plus près de leurs clients craignant de suivre la route pénible conduisant à la Vallée de Joux, mais également, ils acquirent le droit de pouvoir frapper leurs produits du nom réputé de la métropole horlogère, chaque fois qu'ils pensaient disposer de meilleures chances de se profiler sur le marché international. Après plusieurs fermetures et réouvertures, cette succursale ne fut abandonnée définitivement qu'en 1975. La réputation mondiale acquise en un siècle l'avait rendue superflue.

Edward Piguet ne tarda pas à reconnaître que la fabrication et la vente de montres de luxe compliquées ne saurait être couronnée d'un minimum de succès que si la Manufacture pouvait compter sur un cercle d'agents répartis sur le plan international. Aussi il lui tenait tout particulièrement à coeur de s'attacher, le plus tôt possible, les services d'agences engagées et performantes dans les marchés les plus importants, qu'il voyait surtout en Angleterre, en France, en Allemagne, ainsi qu'en Amérique du Nord et du Sud.

A Paris en 1889

L'exposition universelle de 1889, à Paris, où Audemars Piguet fut représenté par diverses montres de poche compliquées, offrait un forum bienvenu pour établir des contacts d'affaires nécessaires. L'éventail de produits attrayants proposés, ainsi que la grande flexibilité dont faisait preuve la jeune Manufacture, suscitèrent un intérêt énorme et firent qu'en peu de temps, outre la représentation déjà implantée en 1888 au Middleton Square de Londres, d'autres purent être ouvertes à Berlin, New York, Paris et Buenos-Aires.

 

Copié par un voisin

Cinq années plus tard, Jules Audemars se vit dans l'obligation de solliciter l'aide de son agent new-yorkais Wittnauer dans une affaire de propriété intellectuelle. En plus d'un certain nombre d'autres brevets, Jules Audemars avait également revendiqué - et obtenu - la protection pour la construction de chronographe avec aiguille rattrapante. Un jour de l'année 1884, il constata que l'entreprise C. H. Meylan Watch & Co., également domiciliée au Brassus, avait purement et simplement copié sa découverte en la faisant passer pour le résultat de ses propres recherches. Lors du litige qui s'ensuivit, le tribunal exigea d'Audemars Piguet de fournir la preuve du bien-fondé de sa revendication de droit d'auteur, en présentant le premier exemplaire de cette construction spécifique. Celui-ci pourtant, avait déjà été vendu depuis longtemps aux Etats-Unis. Comme le temps pressait, il ne restait d'autre solution à Jules Audemars que de faire, en personne, le voyage aux USA afin de partir à la recherche de la montre requise Et ce ne fut guère facile! Bien que connu nommément de Mr. Wittnauer, l'acheteur s'était séparé de sa montre en raison d'une situation financière précaire. Ce ne fut, finalement, qu'aux termes de recherches prolongées que les deux compères réussirent à dénicher et à récupérer le précieux garde-temps chez un prêteur sur gages. Fort de son chronographe à rattrapante, Jules Audemars réussit à prouver le plagiat de son concurrent devant le tribunal et à obtenir gain de cause. Par ailleurs, il est amusant de relever que, lors de son séjour à New York, Jules Audemars rencontra, dans le tramway, un horloger avec lequel il avait été à l'école au Brassus des années auparavant. Déjà à cette époque, le monde était décidément petit!

Abstraction faite d'une brève interruption due à la crise horlogère de 1902-1903, la première décennie du XXe siècle gratifia Audemars Piguet d'un développement commercial réjouissant. L'effectif de l'entreprise, dans laquelle le fils de Jules Audemars - Paul Louis - travaillait également, atteignit bientôt une vingtaine de collaborateurs; face à cette croissance, une extension de locaux devint urgente. Les ateliers existants ne pouvant plus être agrandis, il fallut aller à la recherche d'un terrain approprié. Celui-ci fut trouvé en 1907 et acheté pour la somme de 2' 172 francs. Jouxtant le bâtiment de la société, un nouvel édifice y fut érigé dans les années qui suivirent. Il offrait de quoi abriter septante ouvriers environ. Agrandi à plusieurs reprises il est encore, à l'heure actuelle, le siège principal de la Manufacture d'horlogerie Audemars Piguet.

Ainsi donc, l'entreprise était parée au mieux pour affronter les temps à venir. Pourtant en octobre 1907, deux mois après l'achat du terrain, une panique à la bourse de New York annonça la prochaine crise. Celle-ci frappa l'industrie horlogère suisse durant les années 1908-1909, notamment par le recul rapide des ventes outre-mer. Succédant à la crise, la Première Guerre mondiale apporta, elle aussi, son lot de misères. Pour comble de malheurs, la chute du tsar Nicolas II, le 15 mars 1917, entraîna la perte du marché russe qui, auparavant, avait été fourni en montres Audemars Piguet par Paul Tissot, principalement. Jules Audemars et Edward Piguet durent, à leur tour, se résoudre bien malgré eux, à remettre en vigueur l'horaire réduit, comme la plupart des autres fabricants de montres. Le 17 octobre 1918, Jules Audemars-Renaud décéda à l'âge de 67 ans des suites d'une longue maladie.

 

Son compagnon et ami Edward Piguet disparut une année plus tard, dans sa 66e année. Les deux fondateurs décédés presque dans la même année, l'un des membres du Conseil d'administration, Auguste Herren, administrateur et avocat à Lausanne, conseilla aux jeunes Audemars et Piguet de continuer à travailler dans l'esprit de leurs pères qui surent toujours affronter les situations, parfois précaires, que leur entreprise commune avait connues. Dès le mois de mai 1917, lorsque Jules Audemars dut se retirer des affaires quotidiennes pour raison de santé, l'horloger Paul Louis Audemars, oeuvrant déjà au sein de l'entreprise, succéda à son père à la tête de celle-ci en tant que président du Conseil d'administration et directeur technique. Après avoir fréquenté l'école d'horlogerie et de commerce, Paul Edward Piguet, né le 15 avril 1890, emboîta le pas à son père Edward Piguet. Jusqu'en 1962, il assuma la charge de directeur commercial et en cette qualité, il fut amené à voyager, souvent en Europe.

Muni d'une espèce de trousse de médecin, dans laquelle il disposait la collection de montres, il se rendit ainsi à Berlin, Paris ou Milan. Toutefois, Paul Piguet tenait toujours à retourner au plus vite dans sa Vallée. Lors de séjours prolongés à l'étranger, l'atmosphère particulière propre à la Vallée de Joui lui faisait cruellement défaut. Ainsi, lors d'un de ses voyages à Milan, il ne prit tète pas le temps d'aller admirer... le Dôme! Deux des trois filles de Paul Piguet travaillaient dans l'entreprise, l'une comme secrétaire, la seconde comme régleuse. Le frère de Paul, Robert Piguet, oeuvrait également dans l'entreprise en tant que régleur et, par la suite, au titre de chef de l'atelier de réglage en 1923.

Paul Piguet et son associé travaillaient face à face, sur des pupitres à plans inclinés. De cette manière, chacun connaissait, à tout moment, l'état d'avancement du projet de l'autre. En tant qu'ardent défenseur de la qualité, Paul Piguet se refusait à produire quelque chose qui ne correspondait pas à son trot d'ordre. D'ailleurs, tout au long de sa carrière professionnelle, fort de son principe, il ne prit jamais de vacances. Jusque peu de temps avant son décès en 1979, il fut membre du Conseil d'administration. Les habitants du Brassus le tenaient - lui qui, par n'importe quel temps, se rendait à son entreprise en vélo moteur - pour l'un des hommes les plus respectables et dignes de confiance.

Dans les années 1909 et 1912, le comptable de l'époque de l'entreprise Audemars Piguet, H.F. Meylan, reçut une prime de 100 Francs pour le remercier de la bonne tenue des livres comptables, alors que François Golay, chef de service, recevait une prime semblable pour célébrer ses vingt ans de service.

En avance sur les pratiques en vigueur en ce début de XXe siècle, les dirigeants d'Audemars Piguet réfléchissaient, dès 1912, à l'opportunité de faire participer leur personnel soit au bénéfice, soit au chiffre d'affaires.

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