Le Matin - 9 juillet 2010Propos recueillis par Didier Dana
Etre attendu dans une manufacture horlogère et arriver avec 45 minutes de retard, seul Quincy Delight Jones Jr, 77 ans, peut se le permettre. La veille, «Q» s'est couché à 4 h 30, mais il arrive frais comme un gardon. Le mot «géant» a été fait pour lui. Hier, au Brassus, il était reçu par Philippe Merk, le PDG d'Audemars Piguet, pour une visite très spéciale (lire encadré). Bibliothèque savante, l'homme est trompettiste, compositeur, arrangeur, chef d'orchestre, producteur, entrepreneur, bavard et… chic. Au poignet, la montre qui porte désormais son nom, aux pieds des baskets griffées Gucci. Magnéto! 
Didier Dana: L'an dernier, vous nous annonciez un projet d'album avec l'acteur Joe Pesci. Alors, c'est fait?
Quincy Jones: Nous avons pris du retard, mais cela tient toujours la route. Avec lui et Robert De Niro, nous sommes amis depuis vingt ans. Un jour, Pesci m'a dit: «Veux-tu écouter mes chansons?» Je lui ai dit: «Ecoute mec, je suis crevé, j'ai fini à 5 heures du mat'. Une, pas plus. Ala fin, j'ai écouté tout l'album.» Ce type est incroyable! C'est un chanteur de première classe. Cinq étoiles…
Vous étiez mardi à Montreux avec Prince. Comment va-t-il?
Il a repoussé son concert de Genève qui devait avoir lieu lundi prochain. (ndlr: reporté au 23 juillet, au Stade de Genève). Je l'ai connu en 1978, lorsque Michael Jackson travaillait sur le film «The Wiz» dont j'ai fait l'adaptation musicale et ensuite nous avons fait «Off The Wall». Prince dormait à l'arrière d'une Station Wagon à l'époque. J'ai bien connu Prince Rogers, son père, un formidable pianiste de jazz. Nous avons joué ensemble.
Vous parlez volontiers de l'importance de votre «enfant intérieur ». Est-ce cela le secret de votre perpétuelle créativité, de votre modernité, de votre jeunesse?
Il y a deux mois, j'étais avec Nelson Mandela. Nous nous sommes dit tous les deux: «Nous ne voulons pas grandir. » Je resterai un enfant toute ma vie! J'ai 7 gamins de 17 à 57 ans. J'ai plus appris d'eux qu'ils n'ont appris de moi. Mon secret? Il est simple: comme tous les gosses, je me lève le matin et je vis dans le même monde qu'eux! (Rires.)
Et comme les enfants, vous ne connaissez pas vos limites. Vous avez été victime de deux ruptures d'anévrisme en 1974.
(Il met son doigt sur le haut de son crâne.) En anglais on dit: «Play hard, work hard!» Une rupture d'anévrisme correspond à 16 infarctus, c'est ce que m'ont appris les médecins (large sourire). J'ai perdu l'usage d'un bras et je ne me souvenais plus du prénom de mes propres enfants. Lorsque je suis sorti de l'hôpital, j'ai commencé à voir la vie autrement.
Dans votre malheur, vous avez eu de la chance.
J'ai brûlé la chandelle par les deux bouts. J'ai ressenti une douleur atroce et, en même temps, j'ai vu un doux mélange de lumières blanc et or. «Seule une personne sur cent en réchappe.» C'est la bonne nouvelle que m'ont annoncée les médecins lorsque je me suis réveillé. La mauvaise m'ont-ils dit: «Vous en avez un second, de l'autre côté de la tête.»
L'actrice Maryam d'Abo a été victime, elle aussi. Elle m'en a parlé à Genève et vous serez dans son documentaire sur le sujet…
(Etonné.) Le monde est petit: c'est moi qui lui ai sauvé la vie! Elle sortait de la boîte Jazz Bakery, le soir où c'est arrivé. J'ai tout de suite compris qu'elle avait été victime d'une rupture d'anévrisme et je lui ai envoyé ma sécurité personnelle qui l'a conduite à l'hôpital. Vous la connaissez bien?
Elle a vécu à Genève. C'est une fille dont tous les garçons étaient amoureux, il y a une trentaine d'années. Elle est devenue James Bond girl en 1987.
(Sourire entendu et coquin.) Oh oui! Je suis sorti avec elle pendant trois ans. C'est une belle personne. Quelqu'un d'authentique. Elle est mariée avec le réalisateur des «Chariots de feu», Hugh Hudson.
L'horlogerie et la musique ont en commun le tempo, le timing et le temps. Etes-vous quelqu'un de ponctuel?
Non. Enfin, cela dépend de ce que je dois faire… Est-ce que je suis très en retard? (Il ajoute en français.) J'ai une très belle Audemars Piguet. J'ai longtemps collectionné les montres. Maintenant, je n'en ai plus besoin. J'en ai une à mon nom…
Vous avez grandi dans une famille pauvre à Chicago. Quelle est aujourd'hui, pour vous, la définition du luxe?
Le luxe, c'est de se lever chaque matin et de constater que tes deux coudes ne touchent pas du bois!

"Quincy Jones est un catalysateur"
Ils ne s'étaient jamais rencontrés, mais à peine s'étaient-ils serré la main qu'ils se parlaient déjà comme des amis. «Je vous ai vu sur CNN Asie», lance Philippe Merk à Quincy Jones, lequel lui apprend qu'il parle et écrit le mandarin. Le PDG d'Audemars Piguet recevait, hier dans les ateliers du Brassus, la légende de la musique. «Je suis de la génération Woodstock, dit Merk. Je connais Quincy Jones à travers les albums de Michael Jackson. Je vivais aux Etats-Unis dans les années 1980. Je n'ai jamais rien vu de tel que le lancement de «Thriller», dit-il les yeux brillants. Fan avoué de Led zeppelin et des Doors, aujourd'hui en costumecravate, il présentait hier le modèle «Millenary Quincy Jones», tiré à 500 exemplaires et dont une partie des bénéfices sera reversée à la Fondation Quincy Jones. «Il oeuvre en faveur du développement des autres, ajoute le PDG à propos du musicien. Cet homme est un véritable catalysateur."

Avec le temps
Qu'il parle de musique ou qu'il inspecte la montre (à g.) qui porte désormais son nom, Quincy Jones est d'une minutie extrême. Découvreur de talents, c'est lui qui avait imposé Oprah Winfrey pour le film «La couleur pourpre» de Steven Spielberg. Des années plus tard, avec la même Oprah Winfrey devenue l'une des femmes les plus influentes des Etats-Unis, il a lancé, dans sa cuisine, la campagne de Barack Obama.
