Le théâtre Nô ou " le charme obscur du mystère "

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Pour frapper l'imaginaire du public, le Nô, qui mêle musique et rythme, use et abuse du symbolisme. En témoigne, un sublime et rarissime exemplaire de jeux conservé à Cologny

Tribune des Arts - Octobre 2009

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La culture japonaise connut son siècle d'or. Entre la fin du XIVe, quand le shôgun (“ général en chef ”) Yoshimitsu, du clan des Ashikaga, devenu le maître du Japon, se retira dans le sublime Pavillon d'Or au nord de Kyôto (en 1397), et la fin du XVe, où son petit-fi ls, Yoshimasa se retira à l'est de la ville dans son Pavillon d'Argent (1483). shôgun et grands seigneurs se fi rent les mécènes et les protecteurs d'artistes géniaux issus pour la plupart de milieux humbles. Du théâtre Nô à l'art des jardins zen, de la cérémonie du thé à l'art des fleurs (ikebana), toute une esthétique du dépouillement donna le jour à une brillante civilisation qui contrastait avec une époque de ravages traversée par les révoltes rurales et les terribles guerres féodales. Cette longue période dite Muromachi commence en 1378 et doit son nom au quartier de Kyôto où le jeune Yoshimitsu s'installa dans son “ palais des fleurs ”. Il fit venir à sa cour un acteur extraordinaire, dont il avait entendu parler, capable de jouer aussi bien le rôle d'un vieillard, d'un spectre ou d'une femme.

Ce Kan-ami, accompagné de son fi ls Zeami (1363-1443), était un patron de troupe. Il avait inauguré un nouveau théâtre mêlant la musique et le rythme, à la recherche d'une “ esthétique du mystère ” (le yûgen) destinée à frapper l'imaginaire du public. Son fi ls, jeune et beau, avait tous les dons, imbatt able au jeu de balle, bon poète, merveilleux acteur. Le shôgun fi t de lui son favori. Zeami en profi ta pour enrichir et perfectionner le répertoire et la mise en scène, créant des situations dramatiques si intenses que le spectateur était saisi d'émotion. C'est lui qui invente le Nô avec apparition de spectres pendant les rêves et qui noue l'action dans le rêve d'un personnage, pour faire basculer le spectateur dans un univers onirique où communiquent ce monde et l'autre.

Visites divines et prières exhaussées

Il nous a été donné en 1998 d'assister à une journée complète de Nô à Kyôto, qui comporte cinq types de pièces: le dieu, le guerrier, la femme, la folie, le démon. La scène, en bois de cyprès, surélevée et surmontée d'un toit, est un quadrilatère nu, ouvert sur trois côtés et délimité par quatre pilastres, avec, au fond, la peinture d'un pin, sur la gauche l'espace pour le choeur, à l'arrière celui des musiciens (fl ûte à sept trous et tambours de trois sortes), d'où part une passerelle couverte, étroite et longue, fermée du côté des coulisses par un lourd rideau, donnant lieu à une entrée spectaculaire des acteurs au pas glissé. On joua notamment une pièce du premier groupe, shirahige de Kan-ami, où un envoyé impérial rencontre en chemin un vieux pêcheur qui lui raconte comment le sanctuaire est relié à un haut lieu du bouddhisme. L'homme se révèle être le dieu shirahige, qui exécute une danse, rejoint par une déesse et un dieu-dragon.

Il y eut encore l'admirable Genjikuyo de Zeami. Une pièce du troisième groupe qui évoque avec grâce et de façon mélodieuse l'esprit de jeunes et belles femmes. Une villageoise arrête un prêtre pour qu'il dise une prière à l'intention du prince Genji. Son salut en dépend: elle avait écrit une fiction sur le prince, brisant ainsi la loi bouddhique qui interdit le mensonge. Elle réapparaît au deuxième acte, sous la fi gure de Murasaki Shikibu, la grande dame qui écrivit au Xe siècle le dit du Genji (cf. page22), et elle danse devant le prêtre en remerciement.

Une pièce du quatrième groupe, utô, du même Zeami, mett ait en scène un vieux chasseur en proie aux tourments infernaux après sa mort pour avoir tué des oiseaux comme le utô, tout dévoué à ses petits. Il avait enfreint la loi bouddhique qui interdit d'ôter la vie. Le chasseur implore un prêtre d'aller auprès de sa femme et de son enfant pour faire une offrande. Son fantôme revient à l'acte suivant pour dire son agonie.

Le Nô évite le réalisme. Tout y est stylisé, tout est symbole. Le protagoniste (le shite) porte un masque, plus petit que la taille réelle, où se représente la personnalité qu'il va incarner en quittant la sienne propre. Acteur dans la première partie de la pièce, il devient danseur dans la seconde, somptueusement vêtu, et “ la fleur ” ou le style qui captive l'audience naît du jeu combiné du chant et de la danse.

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