Chloé Gabathuler

Depuis le début de l'année, l'Orient est à l'honneur au Centre Paul Klee à Berne. Après un regard sur l'histoire de l'orientalisme dans la peinture européenne et un aperçu de l'art contemporain du Proche-Orient, une troisième exposition, intitulée “Paul Klee - Tapis du souvenir”, clôture magistralement ce “grand tour oriental”. Ce dernier opus interroge l'influence des arts islamiques sur la production artistique de Klee. Bien que qualifié de son vivant d'“artiste oriental” par certains de ses exégètes, le rôle joué par l'Orient dans son oeuvre est plus nuancé et plus subtil que d'aucuns ont voulu le croire. Plutôt que de relever une série d'emprunts précis, l'exposition suggère un état de “ connivence ” entre certaines tendances de l'art islamique et les recherches picturales de Paul Klee.
Ornementation et la calligraphie
Une sélection d'oeuvres et d'objets arabo-musulmans, issus en grande partie de l'Aga Khan Trust for Culture, ouvre l'exposition. Manuscrits, feuillets, tapis, vêtements, encensoirs ou vases témoignent de l'extraordinaire diversité de l'art de l'Islam et met en évidence deux formes artistiques emblématiques: l'ornementation et la calligraphie. Peu attachés à représenter fidèlement la nature, artistes et artisans arabes se concentrèrent essentiellement sur des éléments d'ordre décoratif et créèrent un véritable langage ornemental dont les principes d'occupation des surfaces témoignent d'une constante tension vers l'abstraction. La calligraphie, étroitement liée à la révélation coranique, constitue quant à elle un mode d'expression artistique à part entière. Et il n'est par rare que les écritures employées sur certaines pièces soient difficilement lisibles, voire volontairement indéchiffrables, revêtant à l'occasion un caractère énigmatique ou une fonction purement ornementale.
Grâce à une scénographie particulièrement réussie, ces objets d'art entrent en relation avec des oeuvres de Klee. Le spectateur saisit aisément l'intérêt du peintre pour le rythme, la structure répétitive des ornements et leur potentiel en matière d'abstraction. Par ailleurs, à l'instar de la calligraphie arabe, plusieurs tableaux se présentent comme une composition typographique dont le contenu et le sens exact échappent à une lecture conventionnelle. Ainsi Klee, tout comme Matisse ou Kandinsky, trouva une véritable source d'inspiration dans les formes et motifs orientaux, dont il donna une interprétation personnelle originale.
Le sacre de la couleur
La seconde partie de l'exposition s'intéresse aux voyages que Klee effectua en Tunisie et en Egypte. Le séjour à Tunis, en compagnie des peintres Auguste Macke et Louis Moilliet, eut un impact essentiel sur son évolution artistique. Au-delà des motifs ornementaux et calligraphiques, c'est avant tout la couleur qui le marqua tout particulièrement. Dans son Journal, le peintre décrit non sans poésie cette révélation: “ La couleur me tient. Je n'ai pas besoin de la poursuivre. Elle me possède pour toujours je le sais. C'est le sens de cette heure heureuse : la couleur et moi, nous ne faisons qu'un. Je suis peintre ”. Un grand nombre de peintures en lien avec ce voyage – dont un tableau intitulé Tapis du souvenir – illustrent ce tournant artistique: paysages et villes perdent de leur matérialité au profit de bandes et de formes géométriques où la couleur domine sur le trait.
