Révolution #1 - Septembre 2008Henry Plouïdy
Faim de diamants, ou besoin de diamants ? De l'assouvissement d'un besoin réel à la pure jouissance acumulative il n'y a qu'un pas, que le péché d'envie franchit allègrement. Décryptage d'un vice qui n'en est pas toujours un. L'enfer est bien dans les détails.
“Je veux” n'est pas égal à “ j'en ai besoin ”, et c'est là que se cache le subtil équilibre de l'envie. On peut avoir envie de mordre à pleines dents dans ses tartines au lever, puis d'avaler un orage entier d'éclairs au chocolat dans l'après-midi, mais l'envie n'est plus tout à fait la même. Elle s'appelle alors gloutonnerie, encore un péché mortel ! De la même façon, une femme peut avoir envie d'un diamant pour sceller son union puis, quelques années plus tard, de se parer d'une montre intégralement sertie de diamants baguette. La démonstration peut être répétée à l'envi. Comme l'hydre à plusieurs têtes, l'envie a plusieurs raisons d'être y compris celle de ne pas en avoir du tout : c'est d'ailleurs son sens le plus intéressant, psychologique, où la victime de l'envie ne connaît pas sa source. La majorité des acquisitions de montres exceptionnelles, qu'elles cachent de nombreuses complications ou un nombre encore supérieur de pierres précieuses, répond à cette pulsion.
Son contraire est donc la volonté : “je veux pouvoir lire l'heure ”, et je m'achète donc un téléphone cellulaire, puisque c'est ainsi qu'une grande partie d'entre nous garde une trace du temps qui passe. Mais la beauté se cache dans l'oeil de celui qui regarde, c'est bien connu, et la volonté de posséder sans nécessité, aussi. Tout dépend donc de l'idée que l'observateur se fait de la nécessité de posséder la chose, pour la personne qui exprime ce besoin. Cela semble compliqué ? Moins si l'on considère, comme l'écrit René Girard, professeur émérite de littérature comparée aux universités de Stanford et de Duke, que “ l'envie et le mimétisme sont le moteur principal du monde moderne.”
En d'autres termes, l'envie de posséder une montre unique n'est pas forcément un péché, et voici quelques exemples qui justifient un besoin pressant de succomber…

Cette pièce unique, présentée par Piaget au SIHH de 2007, totalise 1197 diamants pour 97 carats ; le seul sertissage a exigé plus de 2000 heures de travail, et il s'agit aussi de montres. Deux. La première est un petit mouvement à quartz sous un cadran de nacre blanche marquetée, logé dans un module qui s'abaisse en position fermée. Puis, surprise, la deuxième montre est une version du tourbillon, de forme le plus plat au monde, mis en valeur sur un cadran à tour endiamanté, avec index baguettes, et centre en nacre de Polynésie souligné par une réserve de marche en marqueterie de nacre colorée. Le diamant au centre du boîtier, exceptionnel, taillé en émeraude, est de la couleur la plus recherchée (D) et pèse 3.35 carats.

Vacheron Constantin Tour de l'île
La Tour de l'Île a été créée en 2005, pour commémorer les 250 ans de Vacheron Constantin, et son nom à lui seul rend hommage au génie genevois : c'est sur la Place de la Tour-de-l'Île, quelques mètres après que le lac Léman devient Rhône à nouveau, que se trouve la Maison Vacheron. Dire que cette montre, fabriquée à seulement sept exemplaires, est une grande complication est un euphémisme. En effet elle en dispose de 16, ce qui en fait tout simplement la montre la plus compliquée jamais imaginée et réalisée… Dix mille heures de recherche et développement ont été nécessaires aux horlogers de la manufacture afin de pouvoir proposer autant de fonctions, dans un boîtier qui ne mesure que 48 mm de diamètre, et 17.8 de profondeur. La lecture se fait en double face, avec au recto l'affichage des heures et minutes, le tourbillon 60 secondes, la phase de la lune, le couple de la sonnerie, la réserve de marche ainsi qu'un second fuseau horaire. Cela fait déjà six complications !
Au verso, on trouve le calendrier perpétuel y compris l'indication des années bissextiles, l'équation du temps perpétuelle, les lever et coucher du soleil ainsi que la carte céleste, telle qu'on peut la voir dans le ciel de Genève… Est-il nécessaire d'ajouter que chaque pièce possède, au verso, un cadran guilloché main attestant ainsi de l'unicité de chacune d'entre elles ?

Van Cleef & Arpels Midnight in Paris
Que ne donnerait-on pas pour admirer, amoureux, les étoiles du ciel de Paris une douce nuit d'été, étendus sur l'herbe d'un jardin de la Butte ? L'éclairage public de la Ville-Lumière rend hélas cette possibilité quasiment nulle, à moins qu'EDF ne connaisse une panne stratosphérique. C'est pourtant ce que propose Van Cleef & Arpels, de la manière la plus poétique, avec Midnight in Paris. Cette complication inédite reproduit les constellations visibles dans le ciel de Paris, et le mouvement lie donc la notion de temps à celle du cosmos. De l'infiniment petit, la précision du calcul du temps, à l'infiniment grand, le mystère de l'immensité. Au dos de la montre, le disque cerclant le calendrier est serti de météorite âgée de 4.5 milliards d'années. C'est à cet âge qu'apparut la matière solide primaire, seule matière physique à contenir les informations expliquant la formation de notre système.
Au recto, le verre aventurine est le résultat d'une erreur, commise par un verrier de Murano, qui laissa tomber de la limaille de cuivre dans de la masse vitreuse en fusion. Il obtint une pâte verte et iridescente, qu'il nomma aventurine. De “ a l'avventura ” en italien, qui signifie “ par hasard ”. Un songe de nuit d'été, n'est-ce pas ?

Patek Philippe Sky Moon Tourbillon
La Sky Moon Tourbillon, présentée pour la première fois en mars 2001, est un peu comme une valse : c'est une montre-bracelet à trois temps, solaire, lunaire et sidéral. Ses particularités sont de pouvoir indiquer aussi bien l'heure que les jours lunaire et sidéral (de respectivement 24h, 50min 28.328 sec et 23h 56min 4.09892sec) ainsi que la représentation graphique de la voûte céleste, pour un lieu déterminé.
Toute la difficulté, pour les horlogers de Patek, fut de s'assurer d'une précision maximale dans la mesure de chacun de ces trois temps différents, et de leur variation. En effet, les rapports de transmission des rouages sont variables pour chacune des fonctions, et Patek a calculé plus de 25000 milliards de possibilités de variations dans les rapports de transmission. La manufacture a extrait de ce nombre astronomique la variation optimale permettant d'obtenir la déviation la plus faible possible pour chacune de ces fonctions. Pour le jour lunaire, l'erreur n'est que de 0.05 sec par jour, soit 38.5 sec par siècle. Pour le jour sidéral, elle est de 0,088 sec par jour, correspondant à une déviation de 33.9 sec par siècle… En d'autres termes, la Sky Moon tourbillon est précise pour l'éternité et un jour. Et la beauté de la voûte céleste, au verso, avec une magnifique voie lactée, fascinera pendant au moins aussi longtemps.
Bien sûr, autant de créativité exige du temps – seules deux Sky Moon Tourbillon sont produites par année – et le temps, c'est de l'argent. Et beaucoup de temps, c'est beaucoup d'argent. But the sky's the limit.