Révolution #1 - Septembre 2008Henry Plouïdy
Œil pour œil...
A priori, rien ne rassemble les univers de l'horlogerie et de ce divin privilège. A l'exception peut-être que cette passion engendre fréquemment une vengeance hyperbolique, Comme les montres noires sont aussi les joyaux ultimes d'une gamme.
Non, vraiment, la colère n'est pas fréquentable.
Dans un monde parfait, tout est mesure. A une offrande répond un remerciement, à la pluie succède le beau temps, et les amants espèrent qu'à leur amour, réponde celui de l'autre. “ Donne, et tu recevras ” disent les écritures. Au centuple. La colère est le miroir déformant de ce bel équilibre, où la cause peut être suivie d'une réponse démesurée. C'est pourquoi les Anciens appelaient déjà la colère, une courte folie. Le démon de ce péché capital est Bilal, roi de l'Enfer, créé dans la foulée de Lucifer… C'est lui qui poussa la plupart des anges à la révolte, ce qui n'eut pas l'heur de plaire au Créateur, et c'est ainsi qu'il fut l'un des premiers anges déchus à être chassés du ciel. Pour commencer le peuplement de l'enfer et accueillir, sans aucun doute, les légions d'humains successifs qui se mettent en colère pour un oui, pour un non.
Dieu, autocrate ultime, jugea cependant que cette passion possédait tous les ingrédients pour devenir son privilège : l'aveuglement et l'absence de peur qui l'accompagnent, l'hyperbole, son mode d'expression favori, le besoin d'un rétablissement de la justice n'en sont que quelques caractéristiques. Et le calme après la tempête, évidemment. Comme chacun sait, Dieu en fit grand usage : demandez donc à Noé ses impressions sur le déluge, résultat d'une colère noire s'il en est. Ce privilège divin est donc catégoriquement refusé aux agneaux de Dieu, même si la colère sourde régulièrement en nous. Son usage est strictement réservé au cercle familial, la colère du père causée par les mauvaises notes de ses enfants, la colère de la mère suite à une tromperie du premier… Et dans le milieu du travail, la colère suit toujours le harcèlement ou le mobbing, ce qui la rattache d'une pirouette à la notion de besoin de justice, et s'assure de ne mettre personne d'accord.

Les saines colères de Jean-Claude Biver
L'homme qui, en 2005, a remis la marque Hublot sur le planisphère “ Montres ” le reconnaît immédiatement : Jean-Claude Biver est colérique mais, à 59 ans, il s'est soigné. “ La colère est un élément régulateur dit-il, la laisser s'exprimer est sain ! Je ne me laisse plus emporter dans une colère noire comme quand j'étais jeune, et que j'ai balancé le téléphone au visage d'une secrétaire, continue-t-il. Non, aujourd'hui je dors dessus, je la laisse reposer… Et le lendemain matin, j'arrive à écrire un courrier qui exprime mon mécontentement, et dans le calme ! ”
Reste, bien sûr, la couleur de cette colère, le noir. Et chez Hublot, si les collaborateurs n'ont pas à subir les colères du patron ils déclinent le noir sous toutes ses… couleurs. Bien avant que n'arrive le sauveur, la marque genevoise s'était fait connaître en particulier par ses bracelets en caoutchouc naturel, d'un noir profond et soyeux. L'avènement du chic mat dans un univers de brillants.
Ces deux dernières années, l'ouragan s'est amplifié. La série des All Black représente aujourd'hui le pinacle de la gamme Hublot, et pas uniquement parce qu'avec un diamètre de 48 mm, le modèle All Black King est assurément d'un diamètre audacieux. Ces montres qui font un large usage de la céramique, matériau inrayable, inaugurent aussi une tendance monochrome. Noir, c'est noir, il n'y plus d'espoir de pouvoir lire l'heure. Jean-Claude Biver est très fier, quel péché, d'avoir poussé l'obscurité dans ses derniers retranchements : qu'elles soient Big Bang, Bigger Bang, Classique ou King, les membres de la secte All Black n'ont plus pour fonction essentielle de donner l'heure. Cadran, aiguilles et index sont noirs. “ Comme nous avons innové avec la céramique, il semblait logique de répéter l'exercice avec le noir, dit Jean-Claude Biver. Il s'agissait de marquer le fait que la lecture de l'heure est devenue secondaire pour une montre de luxe. ” Et en fait, la All Black ne devait être qu'une série limitée ; il s'en est vendu dix fois plus que le nombre prévu à l'origine. C'est dire si Hublot est sorti des ténèbres !
En l'espace de deux ans, chaque manufacture ou presque a sorti sa montre “ all black ” et une majorité utilise la céramique : Chanel avec sa J12, Chopard et la version all black de sa Mille Miglia Chrono GT XL, Jaeger-Lecoultre avec une Reverso Squadra Polo Field ou encore Zenith et sa Defy X-treme Tourbillon Zero-G el Primero, pour ne citer qu'elles.
Le mystère Rado

Le noir n'est pas seulement über-chic, c'est aussi bien souvent la couleur de prédilection des designers. Surtout quand ils sont germaniques. La marque Rado, membre du groupe Swatch, drape d'obscurité ses montres longilignes depuis plus de 20 ans, et le noir n'a ici rien à voir avec un tempérament, ou une mode.
En 1986, lorsque Rado lance sa première montre en céramique, la matière est choisie parce qu'elle est pratiquement inaltérable. La céramique est aussi inédite à cette époque, et Rado ajoute donc l'audace de la forme à celui du choix de matériau. On y explique que l'un des parti pris de la marque est celui “ d'absolu, de minimalisme, sans que cela devienne ostentatoire. ” Une montre comme la Ceramica, par exemple, n'est qu'une du bracelet au boîtier, puisque ce dernier est entièrement recouvert par la glace. “ Le noir ajoute à la continuité de la montre, l'intégration de la glace sur le boîtier renforçant la sensation d'infini, ” explique-t-on. “ En choisissant le noir, Rado désirait l'épure. C'est une couleur qui s'est imposée de manière presque naturelle. ” 65% des montres Rado vendues sont d'ailleurs noires, et ceci dans le monde entier.
Le noir mâle d'IWC

Les femmes ont leur petite robe noire, les hommes leur montre IWC. Sortis des rose et bleu des layettes, les êtres humains pourraient ne se satisfaire que de ces deux accessoires. C'est du moins ce qu'insinuait une campagne de publicité de la marque originaire de Schaffhouse, clamant les spécificités exclusivement masculines de ses produits.
Le dernier modèle présenté, la montre d'aviateur Chrono-Automatic Edition TOP GUN, met un point final au débat sur le sexe des couleurs, et en particulier du noir, tout en nous assurant que la colère est bien un travers essentiellement masculin. Du moins, c'est ce que nous apprend le communiqué de presse dudit gardetemps. Noir et donc masculin, ce chronographe est conçu pour affronter les situations les plus extrêmes comme une brutale chute de pression à l'intérieur du cockpit. Et si elle s'appelle Top Gun ce n'est pas en hommage à un célèbre acteur américain mais bien en référence à une formation de l'école de pilotes d'avion de chasse de la US Navy. Seuls les pilotes particulièrement qualifiés y ont accès, et ils y apprennent à se battre dans des joutes aériennes, en conditions réelles. Si apprendre à faire la guerre n'est pas l'expression ultime de sa colère…
La Royal Oak Offshore Alinghi Team, une hyperbole

Présentée en mars 2007 pour accompagner l'équipage suisse dans la conquête de sa seconde America's Cup, l'Audemars Piguet Royal Oak Offshore Team Alinghi est un défi à elle toute seule. Son boîtier octogonal est en carbone forgé, une matière jusqu'ici inutilisée en horlogerie. Et si elle est noire, c'est pour mieux exprimer la prouesse technologique. Au contraire des composants faits en fibre de carbone, où les fils tressés et enduits de résine sont formés puis cuits, le carbone forgé est issu d'un moule où fils et résine sont soumis à très haute pression. La première montre entièrement réalisée dans ce matériau est étonnamment légère pour une Royal Oak puisqu'elle ne pèse que 90 grammes, et l'aspect inhabituel du carbone forgé – la matière est légèrement irisée et semble nettement moins technologique que la fibre de carbone – font que la sensation première est troublante. Le rédacteur du site businessmontres.com n'hésitait pas à comparer cette sensation à celle procurée par une Swatch, ce qui a dû provoquer la colère noire de la manufacture du Brassus, et d'Ernesto Bertarelli. A ce sujet d'ailleurs, on ne résiste pas à la tentation d'imaginer que cette Royal Oak noir de noir est peut-être l'expression finale de la colère qui a mené au divorce Russell Coutts, brillant barreur d'Alinghi, et Ernesto Bertarelli, son patron, peu après la victoire de 2003. A moins qu'elle n'annonce plus simplement les colères diverses et variées que les nouvelles règles de l'America's Cup, dictées par Alinghi, ont alimentées auprès notamment d'un certain BMW Oracle Racing…


Dieu, autocrate ultime, jugea que la colère possédait tous les ingrédients pour devenir son privilège.


Le noir n'est pas seulement über-chic, c'est aussi bien souvent la couleur...

...de prédilection des designers


