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Eric Giroud, fan de soul

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Le designer "mène une existence de moine avec une âme d'enfant et des habitudes de petit vieux."


Revolution #5 - Septembre 2009

Louis Nardin


Eric Giroud a débuté sa carrière comme architecte. Aujourd'hui, il dessine les montres de marques parmi les plus célèbres. L'Opus 9 d'Harry Winston l'a propulsé sous le feu des projecteurs durant Baselworld, un contraste total d'avec son quotidien teinté de vie de quartier et d'habitudes monacales.

 

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 Eric Giroud © Revolution / DR

 

Avec sa voix haut perchée, sa frange à la page et ses épaisses lunettes, Eric Giroud passerait pour un frais diplômé d'une école de Beaux-Arts. Il n'en est rien. Né en 1964, il commence sa carrière comme dessinateur en bâtiment puis devient architecte avant d'inventer aujourd'hui des modèles pour plusieurs marques dont les plus prestigieuses. Harry Winston, MB&F, Rebellion, MCT ou encore Swarovski ont passé commande chez lui. Evoquant son métier, Eric Giroud insiste sur le fait qu'une montre doit posséder une véritable «soul» - soit une âme -, érige le travail en équipe comme l'une des clés de la réussite et se considère comme un technicien au contraire d'un créateur.

Eric Giroud cultive involontairement les contrastes. A Baselworld où il présentait l'Opus 9 d'Harry Winston, l'une de ses dernières créations, le designer horloger était omniprésent. Tiré à quatre épingles, ce dandy des temps modernes – il avoue une vraie fascination pour ce mouvement -, assumait les conférences de presse en binôme avec Jean-Marc Wiederrecht, l'horloger qui a conçu le mécanisme. En dehors, il embrayait spontanément des discussions avec les curieux de passage, toujours ouvert et disponible. Parfois, il s'échappait aussi pour patrouiller dans les allées en vue d'observer les nouveautés et de croiser quelque connaissance.

A contrario, son quotidien tient plus de la vie d'ermite. «Je mène une existence de moine avec une âme d'enfant et des habitudes de petit vieux, tente-t-il d'expliquer. J'aime me lever tôt, profiter du calme ambiant pour laisser éclore des idées et partir ensuite me promener dans les parcs. Chaque semaine, je m'installe aussi durant quelques heures dans l'Eglise du quartier. J'en profite pour apprécier la fraîcheur du lieu. Par ailleurs, je suis fasciné par la figure de Jésus-Christ.» Mi-provocateur, mi-sérieux il poursuit: «cet homme a marqué son époque comme personne.» Une photo du Messie ne trône-t-elle pas sur sa table de nuit? Plus concrètement, Eric Giroud confesse un fort intérêt pour les mystiques et les hommes de religion. «Le Prophète» de Khalil Gibran occupe par exemple une place importante parmi les innombrables ouvrages, principalement d'art et d'architecture, qui se dressent le long des rayonnages des bibliothèques. Et puisqu'il prie, médite-il? «Absolument pas. Je préfère m'affaler sur mon grand canapé et laisser mon esprit divaguer.»

Dans son bureau qui occupe une chambre de l'appartement, Eric Giroud raconte tongs aux pieds et cigarette à la main comment il invente une montre. Tout commence par une attitude, celle du mandataire appelé à donner entière satisfaction à son client. «Je me compare à un bon soldat qui exécute consciencieusement sa tâche. Cette façon de travailler découle de mon expérience d'architecte et des contraintes liées à ce métier. Impossible, par exemple, d'ignorer des normes où de dépasser un budget. J'y ai aussi appris l'autocritique.» Appliquée à l'horlogerie, la méthode commence par une évaluation minutieuse des contraintes techniques. «Contrairement aux habitudes de la profession, je travaille toujours en coupe. C'est-à-dire que je dessine la montre vue sur le côté. Je dois donc connaître exactement son épaisseur, ainsi que la succession de pièces qui se trouvent à l'intérieur. Après quelques croquis, je réalise directement le plan final en trois dimensions.» A l'entendre, les constructeurs et ingénieurs apprécient ses fichiers puisqu'ils sont directement utilisables puisqu'ils n'auraient pas besoin d'être retouchés.

Rapide et efficace, Eric Giroud travaille toujours en musique. Des bandes originales de films comme celle d'Into the Wild, aux albums Michael Jackson en passant par des groupes de musique électronique allemande, aucun genre n'est ignoré, des plus en vogue au plus rétros. Ce besoin de musique vient de son adolescence durant laquelle Eric Giroud jouait du violon et visait une carrière de compositeur ou de chef d'orchestre. Mais face aux difficultés que ses parents voyaient poindre à l'horizon, il change de cap professionnel tout en gardant intact son plaisir d'écouter des mélodies, l'élément le plus précieux de tout morceau à ses yeux.

La musique lui offre également les métaphores nécessaires pour expliquer sa vision du design horloger. Toute montre de qualité possède ainsi une «soul» ou un «groove», soit un mélange d'influences qui fondent un modèle. «Cette soul découle d'une combinaison de tensions que l'on obtient en assemblant des éléments a priori très différents. J'adore en particulier mélanger les codes comme, par exemple, intégrer des éléments de la nature dans des montres de haute horlogerie. Tout le travail consiste alors à compiler ces oppositions pour en tirer un résultat harmonieux. A ce stade, la montre possède un fond, c'est-à-dire qu'elle incarne une réflexion intense et que cela se voit.» Ce fond constitue le cœur même des discussions entre le designer et la marque cliente. «Un projet c'est une question, un produit la réponse», professe-il.

Obnubilé par les détails, il attribue ce trait de caractère à une éducation judéo-chrétienne qui imposerait toujours «d'en faire trop.» Sa décontraction naturelle et son enthousiasme inoxydable cachent donc un perfectionniste. Travailleur exigeant avec lui-même, Eric Giroud compense cette charge en profitant de chaque instant. Il avoue donc vivre au jour le jour, savourant le présent, oubliant déjà le passé et ignorant l'avenir. Cette posture, il l'applique tant à sa vie privée qu'à son travail, les deux se mélangeant d'ailleurs étroitement. S'inspirant beaucoup d'art contemporain, il se laisse aussi influencé par les œuvres d'architectes comme Pierre Charreau avec sa maison de verre et par le styliste Christian Lacroix qu'il adule.

En cette après-midi du mois de juillet, la chaleur est étouffante. Pourtant, elle n'empêche pas notre designer de sauter d'une idée à l'autre comme un enfant volerait d'un carrousel aux stands de bonbons dans une fête foraine. Sémillant, il partage des traits de caractère avec le comédien français Fabrice Luchini – qu'il apprécie beaucoup d'ailleurs. Comme lui, il donne de sa personne d'une façon quasi exaltée. Vivant d'une manière assez intérieure sa passion de créateur, Eric Giroud dispose d'un talent: donner vie à des montres hypnotisantes. Examinées de très près ou juste entraperçues, ses créations laissent toujours une empreinte dans le regard. Sorcier malicieux, il sait comment injecter une dose de magie dans ces micromachines qui mesurent le temps.Rencontre_326487_1
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