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Rencontre avec l'homme qui la dirige

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Héritier responsable et volontaire, Thierry Stern est à la tête de l'une des manufactures horlogères les plus prestigieuses du monde. Rencontre.


Luxes par Bilan -  Novembre 2009
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LB: Quand avez-vous découvert votre intérêt pour les montres?

Thierry Stern: La première fois que j'ai été passionné par une montre, j'avais six ans: j'étais dans le bureau de mon père et j'ai ouvert un de ses tiroirs. Dedans se trouvaient une dizaine de montres de poche émaillées. J'ai trouvé cela extraordinaire. A l'époque, je n'ai pas réalisé ce que ces montres représentaient bien sûr. Aujourd'hui, il ne reste quasiment plus de familles horlogères. J'ai la chance d'avoir toujours été entouré de gens passionnés. Mon grand-père côtoyait des grands professionnels de l'histoire de l'horlogerie et des métiers d'arts. Ça a été la pierre angulaire de toute ma formation.

Comment vous positionnez-vous par rapport à vos père et grand-père?

Mon grand-père était un artiste très créatif. Mon père, au contraire, a construit l'avenir de Patek sur les chiffres et la stratégie commerciale: c'est lui qui m'a appris où et comment vendre un produit sur le terrain. Il m'a également donné l'exemple de ce qu'est un vrai dirigeant qui protège les intérêts de Patek et de ses collaborateurs. Pour ma part, je me suis concentré sur les métiers d'art, la conception et la création d'un nouveau produit aussi bien technique qu'esthétique et sur la reconnaissance d'un beau modèle.

Qu'avez-vous envie de changer en prenant les rênes de Patek?

Cela fait vingt ans que je travaille avec mon père, je ne me positionne pas comme quelqu'un qui va arriver et tout changer. Je suis sur ses rails. En revanche, je voudrais que l'entreprise améliore sa façon de communiquer à l'interne: aujourd'hui, nous ne sommes pas assez efficaces. Je dois obtenir des informations pointues afin d'aller droit au but et de prendre les bonnes décisions. Or, quand vous prenez la direction d'une entreprise telle que Patek, vous êtes inondé d'informations. Nos directeurs de départements ont de vraies responsabilités : à titre anecdotique, je ne veux pas être en copie de tous leurs mails, j'ai confiance en eux. Les petits royaumes, aujourd'hui c'est fini! Mon deuxième souhait est d'être en permanence sur le terrain afin de bien connaître les marchés, nos détaillants et clients finaux et donc les tendances. C'est le meilleur moyen de limiter les erreurs. Et c'est le travail de toute une vie.

Vous arrive-t-il de trouver votre héritage trop pesant?

Bien sûr, cet héritage est lourd. C'est une très grande responsabilité, surtout lorsque je dois gérer des aspects de ma fonction que je ne maîtrise pas encore très bien. Mais je suis têtu, je ne baisse pas facilement les bras et je vais de l'avant. Chaque année, j'oublie un peu plus le poids de ma fonction. Il faut avoir les nerfs solides et une bonne santé mais je ne crois pas être celui qui a le plus de stress chez Patek (rires).

Qu'est-ce qui vous fascine chez Patek?

La ligne de conduite que la marque a toujours su préserver: fabriquer exclusivement des montres (nous n'avons jamais cherché à nous diversifier), faire des belles pièces d'horlogerie mécanique (30 000) ou à quartz (10 000) tout en gardant la finesse et la précision de chaque mouvement, de chaque boîte, de chaque cadran et améliorer sans cesse la qualité. Ne pas faire du gadget. Aujourd'hui, nous avons plus de 45 mouvements différents, sommes toujours en quête de nouveaux développements et fabriquons nousmêmes plusieurs millions de composants (env. 10 millions composants sont nécessaires à la production chaque année). Patek n'a jamais cédé à la facilité pour accroître la production et a toujours donné la priorité à l'amélioration du produit. Enfin, toutes les créations se font en interne, avec deux dessinateurs seulement. Ce sont tous ces aspects qui rendent la marque unique.

Avez-vous peur de vous tromper en dirigeant l'entreprise?

Dans le domaine purement horloger, absolument pas. Je suis très bien formé et entouré de grands professionnels depuis toujours. En revanche, quand je prépare mes budgets, je ne «dors pas sur mes deux oreilles» parce que le monde d'aujourd'hui ne nous garantit rien. C'est extrêmement difficile de savoir comment les différents marchés vont évoluer. Au final, c'est l'expérience qui nous permet de faire nos choix: grâce à mon père, je sais quand je dois limiter les risques et freiner certains projets. Patek a été parmi les rares marques horlogères à anticiper la crise en limitant les lancements et en assurant la livraison à ses clients et détaillants. Beaucoup de marques souffrent aujourd'hui d'avoir privilégié la course à la nouveauté et d'avoir négligé le SAV. Par un arbitrage «froid», elles ont entraîné dans leur chute des centaines de personnes qui sont à présent au chômage.

Comment réagissez-vous face à la crise mondiale actuelle?

J'ai hérité de ma famille le respect des intervenants de la marque: les équipes, les détaillants, les sous-traitants, les clients finaux. En période de crise, on distingue les marques qui «jouent le jeu» et aident les acteurs du secteur à s'en sortir. Notre objectif est de faire du profit mais nous faisons toujours le choix de préserver nos collaborateurs. Par ailleurs, notre réseau commercial porte sur à peine cinq cent points de vente dans le monde, ce qui nous a permis de toujours contrôler nos stocks et nos ventes. Enfin, nous visons plus que jamais la qualité de nos produits car les clients recherchent de vraies valeurs. Un de mes objectifs est d'ailleurs de pouvoir continuer à garantir la réparation de n'importe quelle montre, même si elle date de plus de cent ans. Quand un client achète une Patek, l'achat n'est pas la finalité mais le début du métier.

Pourquoi avez-vous créé le poinçon de Patek Philippe?

Nous avons souhaité expliquer aux professionnels comme aux néophytes ce que représente la qualité Patek selon les propres critères de la marque. Sous prétexte qu'elles avaient obtenu le poinçon de Genève sur cinquante pièces, des sociétés prétendaient avoir la qualité Patek. Par ailleurs, le poinçon de Genève n'est pas évolutif, ce qui à terme aurait pu freiner nos projets d'innovations. Avec notre propre poinçon, nous maîtrisons toutes les étapes de la production des montres. Le garant de cette qualité, c'est moi. Si je ne tiens pas parole, je détruis le travail de quatre générations et je mets en péril la réputation de la plus belle marque horlogère du monde.

Avez-vous un rêve?

Créer une école des métiers d'arts, si possible une école Patek. Nous travaillons sur le long terme avec des émailleurs, des graveurs, des polisseurs… J'aimerais pouvoir offrir une formation de ces métiers afin de garantir leur pérennité.

 

Quelle sera la campagne de communication Patek sous Thierry Stern?

Ma femme a pris une photo de mon fils et moi: nous étions assis côte à côte, chacun avec notre ordinateur portable sur les genoux. Ce pourrait être notre prochaine campagne. Ce n'est pas Patek ni notre agence de publicité qui est à l'origine du slogan «Jamais vous ne posséderez complètement une Patek Philippe, vous en serez juste le gardien pour les générations futures», c'est en questionnant nos clients que l'agence a trouvé l'idée du concept Générations, c'est pour ça qu'il est aussi vrai et aussi fort.

 

Patek en dates

1839 :Fondation par Antoine Norbert de Patek, rejoint en 1845 par Jean-Adrien
Philippe.

1932: Rachat par les frères Charles et Jean Stern.

1958: Henri Stern prend la présidence à la suite de son père Charles.

1993
: Philippe Stern prend la présidence à la suite de son père Henri.

2009: Thierry Stern prend la présidence à la suite de son père Philippe.

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