Cauchemar connecté

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Cauchemar connecté - Chronique
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J'ai vécu un cauchemar. J'ai pris du retard dans la livraison de ma chronique car je n'arrivais pas à déconnecter ma montre connectée. Ça me bouffait tout mon temps.
On m'en avait prêté une (dans mon cauchemar) pour faire un test. Ou plutôt deux montres, oui, deux: la Samsung Galaxy Gear et la Sony SmartWatch2. Comme j'étais pressé, je les ai testées les deux en même temps (c'est pas une bonne idée, j'ai bien vu qu'elles s'emmêlent les pinceaux). Je suis sorti faire un tour avec mes deux montres, mais rien ne se passait, leur écran restait gris comme un jour de couvercle nuageux. J'ai barré la route à un geek qui faisait son jogging dans les feuilles mortes. Le type était fâché car pour répondre à mes questions pressantes, il a dû ôter ses écouteurs et déconnecter son bio-bracelet-pulsomètre. Mais il avait conservé sa paire de GoogleGlass sur le nez et là, j'ai bien été obligé de lui demander avec fermeté de cesser de me filmer. Je lui ai montré mes SmartWatches en lui demandant s'il y connaissait quelque chose… Il m'a répondu: vous avez allumé le bluetooth de votre Galaxy phone? Un email s'est signalé en vibrant violemment dans sa poche et il en a profité pour décamper au petit trot.

C'est vrai, j'avais lu ça dans la notice mais j'avais oublié. Ces trucs ne marchent que connectés avec un téléphone dans la poche mais certainement pas avec mon vieux Nokia pas smart du tout à grosses touches pleines de brins de tabac. Il fallait illico me procurer de nouveaux instruments.

Je vous passe l'épisode de l'achat proprement dit, c'est trop traumatisant, j'essaie d'oublier. La vendeuse était trop jolie et je me suis pris les pieds dans de fumeux jeux de mots autour des plaisirs de la "connexion" et de la "déconnexion", le bide, elle n'y a rien compris, elle a cru que je la draguais alors qu'en fait je cherchais simplement à comprendre les règles du nouveau jeu.

Samsung Galaxy Gear
Mais le véritable grand moment de solitude, je l'ai vécu bien des heures plus tard dans le cocon de mon intérieur quand, après être parvenu à interconnecter le tout, c'est le grand Flux du monde connecté en temps réel qui m'a happé dans son furieux courant. Chaque fois que je voulais simplement consulter ma montre pour l'évidente raison d'y lire l'heure (analogiquement ou digitalement, à choix, s'il vous plaît), emails, alertes, fils RSS, tweets, breaking news et toutes sortes de push plus ou moins bienvenus m'en empêchaient en vibrant, en klaxonnant dans ma tête, en tintant à mes oreilles, en sifflant derrière moi pour se faire remarquer.

Je me suis dit que j'allais faire fi de cet incessant et bruyant torrent, me déconnecter mentalement et tenter d'attaquer ma chronique. Mais avant de m'y mettre pour de bon je suis allé par précaution faire un tour dans les blogs pour voir si par hasard on signalait de quelconques contre-indications. "Attention, si vous tapez à l’ordinateur, vous serez dans l’obligation d’ôter votre Galaxy Gear avant que la boucle de la montre rentre vraiment dans votre poignet. Le bracelet manque cruellement de souplesse et apparaît plus comme une entrave. Le mécanisme du fermoir made in Samsung est également maladroit. Cette conception de charnière métallique a juré votre perte, ou du moins elle ira régulièrement pincer quelques poils et votre peau", avertit une certaine Florence, testeuse chez gizmodo.fr.

Et l'autre, la Sony SmartWatch, alors? Un second testeur du même site, Morgan, a la réponse toute prête: "vous pourriez avoir envie de l’enlever pendant que vous tapez au clavier par exemple. Son moyen de prévenir d’une notification est de vibrer, et pas avec une petite vibration! Cela peut malheureusement devenir un problème pour ceux qui reçoivent des mails très, très régulièrement. Il est bien évidemment possible de désactiver les vibrations, mais on prend vite l’habitude d’ôter la montre lorsque l’on ne veut pas être dérangé."

Eh bien puisqu'on prend vite l'habitude, autant le faire tout de suite. J'ai ôté ma deuxième montre avec soulagement. Je les ai toutes deux glissées dans leurs chargeurs respectifs que j'ai installés loin de mon regard, au fond d'un placard, car comme le dit toujours la même Florence "la montre se recharge grâce à un boîtier externe horriblement laid et encombrant, en plus doté d’un faux cuir sur la façade avant. C’est délicat à manier et il ne peut même pas servir de support à la Gear. Mais même en l’absence du chargeur, la Gear est malheureusement difficile à porter", conclut-t-elle comme pour nous soulager de toute honte.

Les mains libres, je me suis rassis devant mon clavier et à cet instant mon regard s'est posé sur la toute modeste montre que j'avais abandonnée et, disons-le franchement, trompée pour aller filer dans la galaxie avec de fabuleuses créatures hi-tech.

Elle m'a fait pitié, allongée là sur mon bureau, les bras grand ouverts. Je l'ai prise avec délicatesse et l'ai tenue dans la paume de ma main. Elle était encore toute tiède et résonnait d'un faible tic-tac allant en s'amenuisant. Alors je l'ai remontée, longuement. Elle a repris de la vigueur, je l'ai passée au poignet, elle s'y est enroulée confortablement et s'est mise à ronronner.  

Depuis lors, je ne la quitte plus. Enfermées dans leur placard, mes smartwatches ont beau vibrer comme des démentes que la terre entière serait en train de chatouiller, je m'en contre-fiche. Moi et ma montre mécanique, on prend du bon temps tous les deux. Tranquilles, sans alertes, sans personne pour nous déranger. Enfin déconnectés! Le bonheur, quoi.

Pierre Maillard est rédacteur en chef du magazine Europa Star.