De Charquemont, par beau temps, la vue est superbe sur les monts couverts de sapins du Jura suisse. Mais, pour dégagée qu‘elle soit et quelle que soit l‘acuité de votre vue, vous n‘avez aucune chance de poser les yeux... sur un monocoque de 60 pieds, même si quelques lacs enjolivent le paysage.
Pourtant, Charquemont, petit village adossé à la frontière suisse en face de La Chaux-de-Fonds, s‘apprête à vivre... à l‘heure du Vendée Globe. Et à supporter l‘un des 30 skippers présents sur la ligne de départ. Tant qu‘à bien faire les choses, ce sera même l‘un des favoris : Jean-Pierre Dick. Explication de cet énigmatique engouement aussi partial que partiel : le marin niçois compte, parmi ses partenaires officiels, l‘horloger de luxe Michel Herbelin établi depuis un demi-siècle ici. Le mystère demeure toutefois : quels chemins détournés ont bien pu emprunter le montagnard et le marin pour se rencontrer ? Une voie logique, aussi inexorable qu‘un mouvement d‘horlogerie : « Jean-François Herbelin, mon père, a créé l‘entreprise en 1947, explique Michel Herbelin. Parisien d‘origine, il est très tôt venu dans ce triangle d‘or de l‘horlogerie européenne, là où Allemagne, Suisse et France sont limitrophes. Il se trouve qu‘il a toujours adoré la voile, ce qui, malgré notre position géographique, avait tendance à nous rapprocher de la mer que j‘ai moi-même appris très jeune à aimer. »
En fait, le père aime être sur l‘eau, le fils plutôt sous l‘eau, qui obtient tous ses certificats de plongeur à 15 ans. Deux passions que la marque va décliner dans ses modèles. Côté professionnel, Michel Herbelin n‘a guère eu le choix. Très tôt affublé de l‘étiquette de « repreneur », son père se moque bien des études qu‘il suit... du moment qu‘il s‘oriente au bout du compte vers l‘entreprise. Un peu déçu de n‘avoir eu que des filles, le père n‘entend pas lâcher le garçon tant espéré.
« Mon père était un excellent technicien. Mais avec lui, c‘était à prendre ou à laisser : Je vous vends mes produits si vous les appréciez, si vous les comprenez. De plus, il ne parlait aucune langue étrangère. »
Alors, au perfectionnisme du père, Michel va vite apporter le coup de pouce indispensable au développement de la petite entreprise : le marketing. Entre 1972 et 1978, le chiffre d‘affaires est ainsi multiplié par cinq, grâce à un réseau mis en place et des rencontres faites parfois par hasard.
Celle avec Jean-Pierre Dick, elle, est toute récente. Et ne tient en rien du hasard. On peut même dire que Jean-Pierre a été parfaitement ciblé et identifié. « Nous avons été surtout très contents d‘apprendre qu‘il était disponible, parce que sur le plan de la moralité, c‘est lui qui correspondait parfaitement à notre éthique. Jean-Pierre ne fait pas dans l‘ostentatoire. Ce qu‘il fait, c‘est pour lui, pour se prouver des choses. De notre côté, nous ne sommes pas là pour valoriser la personne pour ce qu‘elle porte. C‘est un accord entre le consommateur, le produit et la marque. C‘est ce niveau de relation que nous avons trouvé avec Jean-Pierre. Les autres valeurs qu‘il défend (Paprec et Virbac, ndlr) sont soit celles d‘humanité soit celles d‘énergies renouvelables et de propreté. Nous connaissions son itinéraire, ce métier de vétérinaire qu‘il a quitté pour sa passion. »
Coups de téléphone entre le montagnard et le marin, échanges de courriers... Petit à petit les deux hommes apprennent à se connaître. Visite de Jean-Pierre Dick à Charquemont. Puis, participation à la Foire de Bâle, grand rendez-vous mondial de l‘horlogerie, où le skipper anime une soirée pour la marque.
« Nous l‘avons alors présenté à notre clientèle et dévoilé nos projets de collaboration. Il s‘est révélé d‘un abord très facile et très gentil avec nos clients, que ce soit les plus âgés ou ceux qui n‘y connaissaient rien en matière de voile. Jamais il n‘y a eu un soupçon de condescendance, jamais on n‘a senti qu‘il mesurait son temps. »
Le profil idéal. Celui que Michel Herbelin recherchait, en fait, était bien ce marin que Loïck Peyron a surnommé le « gentleman-skipper ». « C‘est vrai, confirme Michel Herbelin, Jean-Pierre Dick possède une classe naturelle. »
Pour l‘instant, le « Grand Blond aux chaussures noires » (son autre surnom) n‘a pas encore eu le temps d‘emmener Michel sur son 60 pieds. En revanche, l‘heure est à la mobilisation à Charquemont. Un écran géant va être installé pour le personnel dans le hall d‘entrée de l‘entreprise où seront diffusées toutes les images que Jean-Pierre enverra durant la course. Sans oublier un globe où sa position et celle de ses concurrents seront régulièrement réactualisées.
« Nous espérons susciter un réel intérêt, même si pour l‘instant cela reste un peu vague pour le personnel, sauf pour les commerciaux ou ceux qui font partie du service marketing. »
Michel Herbelin, lui, sera au départ le 9 novembre aux Sables-d‘Olonne avec un certain nombre de personnes de l‘entreprise et quelques-uns de ses meilleurs clients professionnels pour suivre, à bord d‘une vedette, le départ de Jean-Pierre Dick qui, montre Herbelin au poignet, s‘élancera pour son tour du monde. A lui d‘être à l‘heure à l‘arrivée...
Source: Le Figaro.fr - 31/10/2008