Parmi la vingtaine de modèles et d’histoires racontées au fil des Complications Poétiques depuis 2006, ces deux montres pourraient en effet résumer à elles seules la philosophie de Van Cleef & Arpels. Du papillon qui se nourrit de nectar aux fleurs qu’agite la brise, ces deux créations illustrent la démarche derrière chacune de ces prouesses mécaniques qui restent pourtant invisibles, ne laissant paraître que l'émotion de l'histoire.
Lady Arpels Papillon Automate : un papillon en symbiose
Présentée en 2017 et couronnée au Grand Prix d'Horlogerie de Genève, la Lady Arpels Papillon Automate déploie dans une boîte de 40 mm en or blanc un décor végétal d'émail champlevé, paillonné et plique-à-jour, rehaussé de saphirs et de diamants. Mais c'est l'insecte, posé parmi les feuillages, qui en fait une pièce à part. Tout est parti d'une envie partagée au sein des ateliers, une volonté commune autour du papillon. Il s’agit d’un motif essentiel de la Maison, au cœur de son univers de la Nature enchantée. Jusque-là pourtant, il restait immobile : plat sur un cadran, figé sur une broche. Au cours de la séance, quelqu'un met ses mains en avant en les rapprochant et mime alors un battement d'ailes, et propose de les faire bouger. L'idée évolue dans la même discussion. Faire battre les ailes à chaque seconde? Trop gourmand en énergie, et surtout peu naturel, dans la mesure où un vrai papillon est posé, il ne bouge pas, mais de temps en temps, il s'anime. Le principe est trouvé : un battement occasionnel, plus fréquent lorsque la montre est portée.
Une roue aux dents irrégulières
Au cœur du système, une roue effectue un tour par heure. Ses dents ne sont pas équidistantes : certaines sont rapprochées, d'autres plus espacées. Chaque fois que l'une d'elles pousse une came, le papillon se réveille et bat des ailes. Montre posée, cela se produit une vingtaine de fois par heure, à intervalles variables d'une, deux ou trois minutes. Notre guide attire notre attention sur la roue et nous invite à la regarder de plus près avec une loupe. L'irrégularité saute alors aux yeux. C'est elle qui donne au papillon son comportement imprévisible, et c'est pour tester ce battement aléatoire que la Maison a dû développer de nouveaux outils de contrôle. Lorsque la montre est portée, la masse oscillante entre en jeu. En tournant dans le bon sens, elle accélère la roue, qui passe plus vite d'une dent à l'autre. Le rythme irrégulier devient alors aléatoire, et le papillon peut s'animer 40, 60, 100, voire 120 fois par heure, devenant vraiment actif à notre poignet ! Il suffit de faire rouler la montre au poignet, comme une petite bille, pour le voir répondre. Reposée, la montre le laisse retrouver son propre rythme.
Une réserve de marche faite de nectar
Le nombre de battements raconte aussi une histoire comme nous l’apprenons au fil des ateliers. : par exemple le papillon se nourrit de nectar. Quand l'énergie est basse, il ne bat qu'une fois des ailes à chaque réveil. Après deux heures au poignet, il passe à deux battements, puis à trois, et jusqu'à quatre, le maximum, après une journée active. Ce n’est pas dans le langage de la Maison, mais on pourrait presque le considérer comme un traceur d'activité poétique. La nuit ainsi, il consomme son nectar et redescend progressivement à un battement. Même le remontage est mis en scène : tant que le barillet se remplit, le papillon bat des ailes, puis s'arrête une fois rassasié, signalant ainsi que la réserve est pleine. L'animation à la demande est également conceptualisée, par le biais d’un poussoir qui permet de déclencher le battement à volonté, aussi longtemps qu'on le maintient. Le barillet dédié à l'animation contient environ 3 000 battements. Au total, la montre réunit quatre modes en un : régulier, symbiose, indication de réserve de marche et animation à la demande, le tout de manière entièrement mécanique.
Derrière la poésie, un différentiel pour deux barillets
Comment remonter à la fois le barillet du mouvement et celui de l'animation avec une seule masse oscillante ? La réponse tient dans un différentiel, objet de l'un des quatre brevets de la montre. Ici, il fonctionne avec une entrée, la masse, et deux sorties, les deux barillets. Encore fallait-il maîtriser la répartition de l'énergie, car celle-ci va toujours là où la résistance est la plus faible. Les équipes ont donc conçu la montre pour que, lorsque les deux barillets sont vides, le barillet du mouvement soit privilégié jusqu'à un certain niveau, afin de garantir la lecture de l'heure. Ce n'est qu'ensuite, lorsque les couples s'équilibrent, que l'énergie alimente aussi l'animation. Qui imaginerait un tel savoir-faire horloger sous la légèreté de cette création plaine de gaité ?
Une architecture au service des ailes
Le papillon est placé à 8 heures, près du bord, pour créer du volume et lui offrir les plus grandes ailes possibles. Un choix qui complique la tâche, puisque le verre descend à cet endroit. Il a donc fallu abaisser le papillon et concevoir une architecture dédiée : le mouvement de base est repoussé vers la couronne pour libérer l'espace à gauche, en limitant au maximum la mécanique sous l'insecte. Pour animer les ailes, un système de bielle-manivelle, comme sur les locomotives à vapeur, transforme une translation en rotation. Il offre un va-et-vient doux, avec l'accélération et la décélération d'un vrai papillon. L'ensemble repose sur un mouvement automatique Valfleurier doté d'un module automate développé en exclusivité pour la Maison, avec 34 heures de réserve de marche.
Lady Arpels Brise d'Été : rendre visible l'invisible
Sept ans après le papillon, la Lady Arpels Brise d'Été, primée au GPHG en 2024, pousse plus loin l'art de l'animation. Dans une boîte de 38 mm en or blanc, sur un fond de nacre mate, des corolles bleutées en émail vallonné au pistil de grenats spessartites côtoient des brins d'herbe en tsavorites et des papillons d'or blanc et jaune en émail plique-à-jour. La peinture miniature en volume donne de la profondeur à ce jardin, que le module automate anime à la demande, papillons, fleurs et tiges compris. Cette création célèbre la fraîcheur matinale d'une journée estivale. Le défi était d'animer des fleurs dont les têtes sont très lourdes, portées par des tiges d'une extrême finesse. L'idée la plus simple aurait été de faire bouger la tige pour entraîner la fleur, mais il aurait alors fallu une tige énorme, esthétiquement inacceptable.
La solution est cachée sous le cadran. Chacune des trois fleurs possède son propre bras mécanique, invisible et robuste, fixé sous sa tête. C'est lui qui porte le poids de la corolle et l'anime, sans solliciter la tige fine, qui ne risque plus de casser. Restait un dernier problème : l'axe qui traverse le cadran laisse une ouverture. Les fleurs ont été dessinées de telle sorte que, même dans leurs positions extrêmes, elles la masquent complètement, la fleur étant tenue secrètement par derrière. De même, les équipes de Van Cleef ont vraiment observé comment les fleurs bougent dans le vent pour simuler ce va et vient. Les fleurs n'oscillent donc pas à l'unisson. La longueur des bras, les bras de levier et les vitesses ont été conçus pour que chacune ait sa propre période. La nature est miraculeuse, Van Cleef & Arpels le lui rend bien.
Le train et le différentiel, tout sauf du vent
L'autre prouesse tient au passage entre l'affichage normal et l'animation. Les papillons indiquent l'heure, mais s'envolent aussi à la demande pour faire le tour du jardin, comme réveillés par une brise. Le différentiel est cette fois utilisé à l'inverse : deux entrées, une sortie. Il permet d'additionner les rotations, un principe que la Maison a breveté pour la Lady Arpels Ronde des Papillons.
Le talentueux concepteur de ce mécanisme l'explique par une image. Imaginez un train qui fait le tour d'un circuit circulaire en une heure. Assis à la place numéro un, le bras tendu par la fenêtre, vous indiquez les minutes. Si vous vous levez pour faire un tour complet en courant dans le train, puis revenez à votre siège, votre bras indique toujours la bonne heure. Pendant les dix secondes d'animation, un ressort délivre toujours la même énergie et superpose un tour de 360 degrés au mouvement continu des papillons, qui n'est jamais interrompu. Nous nous sommes pris au jeu en activant l’animation de très nombreuses fois, et la montre est restée parfaitement à l'heure. Magique !
Un dernier détail achève de donner son sens à la pièce. Dans la mesure où on ne peut pas voir le vent, car il est invisible, on ne voit que son effet sur les feuilles ou les fleurs de la montre. Au dos de la montre cependant, la masse oscillante porte une gravure qui est l'interprétation du vent par la Maison. Sur le cadran, la brise anime fleurs et papillons. Au revers, elle prend enfin forme : Van Cleef & Arpels a rendu le vent visible.