Qui a inventé quoi ? En horlogerie, la question est radioactive. D’abord pour les historiens, comme une source de querelles perpétuelles. Ensuite pour les marques, dont le marketing se nourrit des grandes inventions : la première montre étanche, le premier chronographe, le premier calendrier perpétuel, etc. Tant qu’un brevet n’était pas déposé en bonne et due forme, toutes les spéculations restaient ouvertes. Bien souvent, les écrits et les dires s’opposent aux actes, c’est-à-dire aux montres dont nous possédons encore physiquement un exemplaire.
L’exception Breguet
Le cas Breguet est différent des autres, pour au moins trois raisons. La première, c’est le nombre faramineux d’inventions que le grand horloger (1747 - 1823) a réalisées durant sa longue carrière. Elles concernent le plus souvent le mouvement lui-même, comme l’invention du pare-chute, aujourd’hui communément appelé par son nom industriel, l’Incabloc, mais on pourrait aussi évoquer la courbe terminale du spiral. Sur le plan esthétique, les « chiffres Breguet » ou les « aiguilles Breguet » (à pomme évidée) font aujourd’hui partie du langage courant.
La deuxième raison, c’est l’usage, par Breguet, du brevet. Le cas le plus parlant est celui du tourbillon : son invention par Breguet ne souffre aucune contestation, puisqu’il en obtint le brevet le 26 juin 1801. L’homme n’était donc pas simplement visionnaire de la technique horlogère, mais aussi dans son organisation et son exploitation.
La troisième raison, enfin, tient aux monumentales archives de la maison. Non seulement aux archives papier, qui attestent formellement de la présence de telle complication dans montre donnée, mais aussi des archives matérielles : ces nombreuses pièces que le musée Breguet conserve et qui prouvent de manière physique et indiscutable que Breguet maîtrisait une technique horlogère. Voire...l’avait inventée. Et revoici la querelle horlogère qui refait surface, notamment pour l’invention de la montre perpétuelle.
Trois hommes et une invention
Pour résumer les choses simplement, trois inventeurs se sont attachés au développement de la montre « perpétuelle », ou automatique, au même moment. On dispose d’un écrit attestant que Perrelet l’a inventée en 1777 - écrit dont la légitimité ne suffit pas à établir la véracité de son dire. Un historien contemporain conteste cette version et propose donc le Liégeois Sarton comme inventeur du procédé perpétuel.
Pendant ce temps, Breguet travaille lui aussi sur le sujet. L’horloger n’a laissé aucune note datée sur ses recherches. Il indique simplement, dans les années 1790, qu’il travaillait sur la montre perpétuelle « depuis 25 ans », ce qui nous place à la même charnière que Sarton et Perrelet, vers 1775.
Pourtant, factuellement, ni Sarton ni Perrelet n’ont laissé de montre qui atteste physiquement de leurs travaux. À l’inverse, la maison Breguet possède toujours en son musée la Breguet 1/8/82, terminée en août 1782, qui aurait donc probablement été commencée à la fin des années 1770. Et la première « montre perpétuelle » a été vendue en 1780, indiquent les registres de la maison, sans que nous n’ayons plus la pièce en question.
Échos contemporains
Les premiers pas de la « montre perpétuelle » ont toujours un écho bien réel en 2026. La forme de la masse rotative (car, à l’époque, elle n’est pas encore oscillante à 360°, comme de nos jours) a été reprise dans les toutes dernières Tradition 7037 - une géométrie tout à fait typique de Breguet, en forme d’ogive.
Il en va de même pour les montres à tact, dont l’heure était donnée à son propriétaire par le toucher de son aiguille unique (d’où son nom, tact pour tactile). Le fonctionnement de cette pièce astucieuse était, in fine, relativement simple. Le pourtour de sa boîte était orné de « points de touche », le plus souvent des diamants, perles, ou points d’or. L’unique aiguille centrale, que son propriétaire venait toucher, pouvait quant à elle tourner librement dans un sens, mais pas dans l’autre. Elle était donc mécaniquement stoppée à l’heure en cours, par exemple 3h. Toujours au toucher, le propriétaire pouvait donc calculer l’heure qu’il sentait sous doigts en partant de la bélière, et « en comptant », sous ses doigts, le nombre de pierres « point de touche » serties après ladite bélière. Les montres à tact les plus sophistiquées de Breguet comportaient même des pierres de touche intermédiaires pour décompter les demi-heures.
Mais au-delà de ce cadran mono-aiguille, la montre possédait aussi une contrepartie au sein de son boîtier, un cadran secondaire traditionnel, pour vérifier l’heure à l’œil, de manière conventionnelle. Il est appelé « cadran de contrôle ». La construction de ce mouvement, avec un soin évident d’esthétique symétrique, irrigue encore les constructions contemporaines.