24Heures - 5 mars 2010
Céline Charbon

Jamais la «Grande Maison» n'avait aussi bien porté son affectueux surnom: la manufacture Jaeger-LeCoultre déploie désormais son activité sur 25 000 m2. Un bâtiment neuf de 9500 m2 est venu se greffer aux ateliers historiques du grand horloger du Sentier. Officiellement inauguré hier, cet édifice doit devenir le temple de la fabrication et du préassemblage d'éléments des montres. «Ce gain d'espace de travail entraînera la réorganisation de 90% du site», explique Jean-Pierre Sassard, directeur industriel. Objectif: rationaliser au maximum les flux de production et la gestion des stocks.
Vus de l'intérieur, les locaux frappent d'emblée par leur grande luminosité et leurs vastes surfaces… souvent vides. «Le déménagement des ateliers se fait progressivement et le taux d'occupation n'excède actuellement pas 25%», relève le patron de Jaeger-LeCoultre, Jérôme Lambert. «Il faudra bien une année pour déplacer toutes les activités et, ajoute-t-il, une année supplémentaire pour reconditionner l'ensemble des locaux, qui vont changer de vocation.»
Du côté des employés, habitués pour certains à travailler dans un espace restreint, ce déménagement se traduit par un gain important de confort de travail, estime René Lamotte, qui répare désormais les horloges Atmos avec une vue plongeante sur la plaine enneigée. Jusqu'ici, cette activité avait lieu dans des locaux loués à l'extérieur de la manufacture, ce qui engendrait des transports désormais évités.
Si son enveloppe correspond au standard Minergie, le bâtiment propose aussi d'autres innovations. C'est le cas du futur atelier de galvanoplastie: au sol, une véritable piscine de 300 m2, profonde de 60? centimètres et surmontée de caillebotis. «C'est un bassin de récupération des déchets, inédit, utile lors de la fabrication ou en cas de pépin, car tout ce qui s'écoule est retenu dans la piscine», s'enthousiasme Jean-Pierre Sassard.
Quarante métiers
D'un bout à l'autre de la chaîne de production de ses précieux garde-temps, Jaeger-LeCoultre abrite sous son toit plus de mille employés qui représentent quarante métiers, dont certains très spécifiques. Pour préserver et transmette ce savoir-faire, de nouveaux espaces seront dévolus à la formation, notamment celle des mécaniciens horlogers.
Esprit familial
Au dernier étage de l'extension, le restaurant d'entreprise Dent de Vaulion cartonne. Depuis son ouverture, en décembre dernier, il sert entre 500 et 600 repas quotidiens dans un cadre raffiné. «Ce restaurant favorise les échanges entre nos employés, car ils méritent de travailler dans un cadre de qualité», insiste Jérôme Lambert.
De tels propos auraient sans doute plu à Antoine Lecoultre, l'inventeur de génie et horloger passionné qui a fondé la manufacture, en 1833, sur le terrain qu'elle occupe encore aujourd'hui. Et même 177 ans et un essor colossal plus tard, l'esprit familial de Jaeger-LeCoultre rôde toujours dans ces ateliers où tout le monde, ou presque, se tutoie volontiers.

«Erosion naturelle»
Interview express, Jérôme Lambert, patron de Jaeger-LeCoultre
Céline Charbon: Comment votre manufacture a-t-elle traversé la crise?
Jérôme Lambert: Nous nous en tirons plutôt bien, vu que nous avons pu éviter les licenciements économiques. Notre effectif n'a connu qu'une érosion naturelle, qui s'explique par l'arrêt temporaire des recrutements.
Des mesures de réduction des horaires de travail ont tout de même été prises?
Oui, mais nous les avons limitées au maximum en internalisant certaines activités jusqu'ici effectuées à l'étranger, comme le service après-vente mondial. On a aussi essayé d'être imaginatifs: des volontaires ont par exemple pris part aux derniers travaux d'aménagement du nouveau bâtiment ou ont aidé à déplacer des machines. Mais depuis février, on a une forte reprise de l'activité, et je pense qu'on travaillera bientôt à plein régime.
La reprise?
Plutôt un scénario de fin de crise, avec l'activité qui se redensifie gentiment. Il s'agit de garder de la distance et de la sérénité, d'avancer pas à pas tout en développant des produits innovants. On a tout de même mille salaires à sortir chaque mois! Mais les signaux sont bons, comme au Salon international de l'horlogerie de Genève, où les cent personnes présentes sur notre stand ont noué de bons contacts, et nos nouveaux produits ont été bien acceptés. Nos résultats sont meilleurs qu'en 2009.
Au service de Sa Majesté et des belles carrosseries du Royaume-Uni
Le courant passe entre Jaeger-LeCoultre et le Royaume-Uni. La marque horlogère a présenté hier l'objet de son nouveau partenariat avec le célèbre constructeur automobile British Aston Martin: une montre dotée d'un périphérique permettant le verrouillage des portes des modèles Rapide et DBS (oui, la voiture de James Bond) du prestigieux constructeur. L'agent secret ne renierait pas pareil gadget pour servir Sa Majesté. Cette dernière a d'ailleurs elle aussi craqué pour les mécanismes du Sentier: lors de son couronnement, en 1953, Elisabeth II portait à son poignet gauche un délicat bracelet d'or serti de diamants. Il s'agissait en fait d'une création spéciale de la manufacture Jaeger-LeCoultre: un Calibre 101, mythique et minuscule mouvement de 98 pièces, le plus petit du monde, qui flirte avec le succès depuis sa création, en 1929. Le modèle créé pour la reine est certes rare, mais pas totalement unique: ayant perdu sa montre, la reine a demandé à la manufacture de la refaire… trois fois!
