24Heures - 1er octobre 2012
Jean-Marc Corset
Dans le Jura, le métronome rythmant le temps qui passe est plus reposant qu'ailleurs. Dans un atelier de l'immense fabrique Reuge, une employée aux doigts de fée confectionne avec délicatesse les petits oiseaux chanteurs mécaniques. Elle les emplume avec des fibres acryliques ou des plumes naturelles colorées issues d'une collection de taxidermiste. Chaque pièce est unique. L'artisan à ses côtés fabrique de petits soufflets en cuir qui servent à actionner le sifflet grâce à un savant mécanisme miniature. La manufacture de boîtes à musique et automates a vécu bien des tourments dans son histoire, mais elle est toujours vivante. Car elle vend du rêve et, on le sait bien, aujourd'hui plus que jamais, le rêve n'a pas de prix!
Reuge est le dernier héritier d'un art qui a marqué toute une région. «Nous sommes alors dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, et l'ambition des premiers horlogers s'élargit. Ils cherchent non plus seulement à graduer le cours du temps, mais à le ponctuer à grand renfort de sons et de mélodies (…). Cet art horloger va donner naissance à celui des boîtes à musique», écrivait jadis Christophe Gallaz dans un livre sur Guido Reuge, Sculpteur de musique.
En 1865, son aïeul Charles, venant du Val-de-Travers, s'installe à Sainte-Croix. Horloger spécialisé, il crée des montres de poche équipées d'un mouvement à musique. Il savait qu'il débarquait en terre conquise. En ce temps-là, en effet, sa commune d'accueil dénombrait une trentaine de fabricants de pièces de musique qui occupaient plus de 600 ouvriers. L'année suivante, Charles Reuge ouvre «un comptoir que l'un de ses fils, Albert, transformera vingt ans plus tard en une véritable entreprise», apprend-on dans le livre hommage. Mais l'invention du phonographe par Edison, en 1877, met un bémol.
Au début du XXe siècle, la troisième génération fait son apparition avec une figure emblématique, Guido Reuge. 1929 est une date-clé: non seulement il fait construire le bâtiment de la manufacture actuelle, mais ce skieur émérite lance, avec ses frères Albert et Henri, la marque de fixations de ski Kandahar, qui se fera connaître dans le monde entier. Cette diversification a sans doute sauvé l'entreprise, qui a bien conservé sa vocation originale, mais le domaine des mouvements à musique est plus fortement encore soumis aux aléas de cette période trouble. Fort heureusement – car 350 personnes sont occupées dans la fabrique au sortir de la guerre après 1945 –, le matériel pour le ski connaîtra un essor jusque dans les années 50.
Guido Reuge veut toutefois réanimer l'activité des boîtes musicales. Il sillonne le monde pour faire connaître cette petite mécanique féerique. En 1953, de nouveaux mouvements à 50 lames, capables de jouer alternativement plusieurs mélodies, sont produits. Cette initiative vers le haut de gamme n'est pas de trop pour contrer la montée en puissance des concurrents japonais.
En 1960, Reuge acquiert le fabricant français d'oiseaux chanteurs Lucien Bontems. Celui qui avait redonné vie à l'invention de Jaquet-Droz de 1753 voulait laisser son œuvre en mains sûres. Les créations Reuge font l'admiration loin à la ronde. Mais produire en Suisse est un défi toujours plus grand à relever et Guido Reuge aspire à un rythme de vie apaisé. Un groupe d'investisseurs suisses prend les commandes de l'entreprise en 1988. La crise des années 1990 en Suisse, puis les attentats du 11 septembre 2001 ont failli signer la fin de ce fleuron de la mécanique de précision. En 2003 puis en 2004, nouveau changement de direction alors que la société de participation Cap Gamma prend la majorité du capital.
Fin 2006, l'actuel directeur, Kurt Kupper, reprend le flambeau. Il entreprend de séduire une nouvelle clientèle, attirée par des créations originales et exclusives. Et n'hésite pas à jouer les diplomates auprès de sommités du monde, comme le pape, le dalaï-lama ou les têtes couronnées. Il lance, à côté des boîtes traditionnelles, une ligne très moderne.
Reuge SA, qui produit quelque 10 000 pièces par an avec une cinquantaine d'employés, est à vendre. Mais la direction de cette entreprise unique, menacée encore de disparition il y a deux ans, ne s'en inquiète guère. Elle entend désormais une mélodie plus joyeuse. La preuve: elle va déménager à Sainte-Croix d'ici début 2014 dans une fabrique flambant neuve.
