L'Agefi - 4 mai 2012
Propos recueillis par Stéphane Gachet
Genève a presque toujours été l'épicentre de l'horlogerie très haut de gamme. L'histoire se perpétue, du luxe made in rue du Rhône aux salles de ventes de la rive droite. La saison de printemps est un événement incontournable pour les amateurs et les collectionneurs, toujours plus nombreux.
Cette année, plus de 1200 montres seront écoulées sous le marteau de trois maisons de vente, dans l'ordre chronologique Antiquorum, Christie's et Sotheby's, entre le 13 et le 15 mai. L'estimation globale dépasse 30 millions de francs, la plus grande tranche revenant à Christie's qui prévoit plus de 16 millions de chiffre d'affaires. Un montant presque assuré, l'effeuillage du catalogue ne laisse aucun doute sur la qualité et l'exclusivité des pièces proposées. Résumé en deux points forts: une Patek Philippe de 1955 estimée entre 1,6 et 2,6 million, une montre de poche à raisonnance signée Abraham- Louis Breguet estimée entre 800.000 et 1,4 millions de francs.
Patek émaille aussi le catalogue de Sotheby's, de même les classiques de la montre-bracelet, Rolex, Audemars Piguet, Vacheron Constantin. On note surtout la présence de plus de 50 lots Breguet et d'une quantité tout à fait inhabituelle de montres de poche. Des objets historiques, le plus souvent uniques, affirmant l'émergence d'une nouvelle tendance forte portée par la culture horlogère. Une tendance dont profite aussi l'industrie actuelle, elle aussi marquée par le retour des pièces uniques et des métiers d'art. Geoffroy Ader, directeur montre Sotheby's Europe, était à Zurich pour la promotion d'une pré-sélection. Il détaille les signaux du changement en cours.

Stéphane Gachet: Pour commencer, pourquoi avoir changer le format habituel de la vente de mai?
Geoffroy Ader: Traditionnellement nous opérions le dimanche soir à 20 heures. Mais le monde des collectionneurs a basculé entre l'Europe et l'Asie et nous avons en conséquence adapté le format de la vente, organisée en deux sessions, le matin et l'après-midi.
Le catalogue présente aussi une sélection très emblématique, avec une part inhabituelle accordée à l'horlogerie historique.
Nous convrons différents aspects de l'horlogerie. Une section est consacrée à la montre-bracelet, Patek Philippe, Rolex, etc. Trois autres sections sont dédiées à l'histoire de l'horlogerie, dont une importante section Breguet. Au final, la vente est assez ecléctique.
S'agit-il de répondre à la nouvelle maturité du marché?
C'est bien le cas. Nous avons assisté à l'explosion de la montre-bracelet depuis dix ans. Sur la prochaine décennie, le phénomène devrait se reproduire avec les montres de poche.
Une tendance portée par l'arrivée de nouveaux collectionneurs asiatiques?
Ils jouent en effet un rôle de premier plan. La tendance a été amorcée sur les objets les plus décoratifs, avec une focalisation sur les montres émaillées. La tendance devrait suivre maintenant sur les objets plus techniques.
Plus généralement, la demande asiatique est-elle un moteur aussi important pour le second marché qu'elle peut l'être pour l'industrie?
Depuis 2009, l'explosion des marchés à forte croissance entraîne clairement les collectionneurs traditionnels. C'est un déclencheur qui a remotivé la compétition avec les acheteurs européens et américains. Ce qui a aussi renforcé une émulation naturelle avec l'industrie horlogère. L'effet de stimulation est général et profite à l'ensemble de l'activité horlogère.
En quoi le nouvel intérêt pour la montre de poche peut-il servir aussi l'industrie.
Le plus important pour tous les opérateurs est de motiver le renouvellement de la clientèle. L'horlogerie est un marché jeune, les acquéreurs ont un profil 30- 50 ans. La seule stratégie à suivre est d'attirer le plus de monde possible et cela n'est possible que parce que derrière cinq siècle d'histoire il y a une industrie florissante.
Un vrai phénomène d'émulation.
Absolument. Nous le ressentons encore plus fortement depuis la crise de 2008, qui a révélé l'incroyable résistance de l'horlogerie, véritable fer de lance du swiss finish dans le monde entier. L'émulation entre les ventes aux enchères et les manufactures se joue également en termes de visibilité. La marque bénéficie naturellement du support médiatique des ventes.
Cela n'a pas toujours été le cas. L'engouement actuel est-il vraiment durable?
Quand j'ai fait mes débuts dans cette activité, en 1995, la montre était une discipline mineure. Il y avait des ventes thématiques, mais nous étions loin de l'engouement actuel. C'est l'ensemble du secteur horloger qui a évolué. L'émergence de la nouvelle génération de créateurs indépendants a nettement renforcé l'intérêt pour la pièce unique.
Cela suffit-il à expliquer l'envol des prix?
Les prix suivent surtout le développement économique global. Beaucoup d'éléments entrent en ligne de compte. En particulier le soin que les marques ont apporté à leur propre histoire. Patek Philippe, avec son musée, reste le meilleur exemple. Le phénomène Rolex est aussi assez typique. La maison produit les mêmes modèles depuis près de 50 ans, en série, mais avec une infinité de variantes, ce qui fait le bonheur des collectionneurs.
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