WORLDTEMPUS – 14 février 2012
Catherine De Vincenti
"J'ai eu beaucoup de chance et de succès dans ma vie professionnelle, raconte Philippe Dufour, mais il y a un gros échec qui me pèse sur le cœur: j'ai échoué à former une équipe à laquelle j'aurais pu transmettre ce que j'ai appris". La faute peut-être à ce métier d'individualistes qui s'est développé dans des lieux géographiquement clos, retirés, climatiquement difficiles. La faute sans doute au monde qui change, aux jeunes qui "zappent" et manquent de constance dans l'apprentissage. La faute encore à l'affaiblissement du lien entre Maître et élève, au manque d'humilité, à l'échine pas suffisamment souple.

Alors que ce prestigieux horloger n'a plus rien à prouver lui qui, au Japon, est considéré comme un "dieu vivant", le bilan ne le satisfait pas. Proche de ces "petits jeunes" que sont Robert Greubel et Stephen Forsey, partageant la même philosophie de l'horlogerie et de la vie, les trois complices préfèrent agir plutôt "que de se lamenter que tout fout le camp et que bientôt les robots auront pris le pas sur l'homme", ponctue Dufour. La réponse, ils l'ont élaborée avec un Français, Michel Boulanger, diplômé avec mention de l'Ecole d'Horlogerie d'Anet, titulaire d'un diplôme d'Etat ainsi que d'un brevet de maîtrise en horlogerie (Métiers d'Art). De la Suisse, Boulanger, connaît en tout cas le Canton de Neuchâtel car il a participé au cours de "montres compliquées" dispensé par le WOSTEP. Désireux de transmettre le savoir acquis aux plus jeunes, il enseigne à l'Ecole d'horlogerie de Paris.

Mis en «réserve»
Durant quatre années, dont la première est déjà passée pratiquement sans qu'il s'en soit aperçu, Michel Boulanger s'est mis en "réserve" de son institution. Le maître retourne à l'école pour "l'opération garde-temps": créer une montre à trois aiguilles et un tourbillon avec les techniques traditionnelles, les instruments ancestraux et l'appui de Dufour, Greubel et Forsey. "Pas de CNC!" tempête Philippe Dufour sous l'œil amusé de son "élève" qui ajoute: "C'est un acte purement créatif!". Toutes les étapes, l'utilisation des instruments dont certains horlogers ne connaissent même plus le nom, les réussites et les difficultés seront filmés en 3D par le cinéaste Philippe Nicolet, à la vallée de Joux, dans l'atelier de Dufour. Un film grand public sera monté à partir de ces quatre années de travail ainsi que plusieurs films, plus courts, destinés aux professionnels. Un travail d'archivage, de sauvegarde et de transmission pour les générations futures.

Devoir culturel
Alors que l'on sort du SIHH et que Baselworld n'est qu'à un petit mois de distance, l'horlogerie semble bien se porter, en est-on vraiment au point de devoir pérenniser des gestes séculaires qui jusqu'à présent ont été transmis de père en fils, de maître à élève? "Absolument, nous en sommes là! concède, navré, Philippe Dufour. Les écoles d'horlogerie forment en fonction des marchés. Or les marchés ont besoin d'ouvriers industriels, le mot "horloger" ne devrait même pas figurer sur certains diplômes. C'est un devoir moral et culturel de laisser une trace à laquelle les générations à venir pourront se reporter".
Grâce à l'appui financier de Greubel & Forsey, Michel Boulanger sera rémunéré durant ces quatre années "d'études complémentaires". Quand la pièce sera terminée, il quittera les saisons bien scandées de la Vallée de Joux pour retourner à Paris, retrouver ses élèves et leur rendre, au centuple, ce qu'il aura appris auprès du trio horloger. Car, comme le martèle à qui veut l'entendre Philippe Dufour, "Il ne faut pas garder de secrets! Il n'y a pas de secrets! Si la personne en face de vous est compétente qu'importe qu'elle soit japonaise, chinoise, indienne. Le pré-carré, c'est terminé. La compétence seule est importante. Regardez l'horlogerie allemande! Aux Suisses de rester dans la course, c'est tout!"
