
Revue FH - 13 novembre 2008 - No 18 Daniel DrozL'histoire se nourrit de mythes fondateurs. Le développement de l'horlogerie dans les Montagnes neuchâteloises - y compris les Franches-Montagnes, le vallon de Saint-Imier ou la Vallée de Joux - n'échappe pas à la règle. La figure de Daniel JeanRichard est incontournable. L'homme, certainement, a été un pionnier. L'importance qu'on lui accorde, peut-être, exagérée. Il n'en est point responsable.

La Chaux-de-Fonds
Lorsque nous jetons un regard sur l'histoire de ce coin de terre, les sources sont peu nombreuses. Elles ont, au fil des décennies, influencé la perception du développement du haut du canton de Neuchâtel. Il ne saurait pas être question de jeter la pierre à des auteurs comme Frédéric-Samuel Osterwald. Son ouvrage n'en constitue pas moins «la souche fondatrice de laquelle procéderont nombre d'écrits ultérieurs, tant récits de voyageurs qu'histoires régionales. Tous citent, dans une recension qui subit fort peu de modifications au fil des ans, la liste des figures tutélaires (les JeanRichard, Breguet, Jaquet-Droz, Perrelet, Houriet, etc), tous recourent aux statistiques et à la démonstration des chiffres pour étayer leur propos.» D'autres n'hésitent pas à invoquer la protection divine…
Le talent individuel de certains artisans du 18ème saurait-il expliquer l'essor de l'industrie horlogère au 19ème siècle? Il y a certainement un peu de tout. Le manque de ressources alimentaires, la rudesse du climat, la propagation des idées libérales, l'apport des immigrés: les conditions du développement sont remplies par de nombreux critères.
Le développement se traduit par l'émergence de deux villes - La Chaux-de-Fonds et Le Locle - dans un lieu improbable. Le paysan de montagne se transforme en ouvrier urbain. Au cours du 19ème siècle, Robert Pinot constate: «Pour que la fabrique collective puisse naître et se développer dans une contrée, il faut deux conditions: 1) Que la terre ne donne aux paysans que des ressources insuffisantes. 2) Que les occupations rurales laissent aux gens de la campagne de nombreux loisirs» Un développement tel, que Karl Marx écrit dans les années 1860: «La Chaux-de-Fonds peut être considérée comme formant une seule manufacture horlogère.»
| Une Californie européenne Idée reçue: l'urbanisme de La Chaux-de-Fonds et du Locle est inspiré par les villes américaines. Deux incendies sont à l'origine de la reconstruction des localités. Dans la première moitié du 19ème siècle, les ingénieurs Junod et Bournot y ont appliqué de nouvelles méthodes et pris en compte la topographie propre à la région. L'image est tenace. A la fin du 19ème siècle, un historien écrit à propos de La Chaux-de-Fonds: «On peine à imaginer aujourd'hui une ville qui ressemblait plus à une cité du Far West qu'à l'image conventionnelle d'une bourgade helvétique propre en ordre.» A cette époque, outre son plan en damier, la ville est cosmopolite. Les Montagnes neuchâteloises, à l'image de la Californie, attirent des flots d'immigrés de toute l'Europe. En même temps, les industriels travaillent avec le monde entier. L'Amérique est une concurrente. La Chaux-de-Fonds est une ville ouverte. On y accueille l'exilé alsacien, celui de la Forêt-Noire, l'israélite, etc. La langue allemande y est plus courante que le français en cette moitié de 19ème siècle. A l'image d'une bourgade de l'Ouest américain, les rues sont boueuses, l'eau courante inexistante. Sans parler des lieux «de débauche». Au début du 20ème, les ligues de vertu mettront le halte-là. |
Source: L'Express - 27 octobre 2008