25
WorldTempus · 25 ans

25 ans, 25 cadeaux

Trois minutes, 25 chances de gagner : une montre DOXA, des séjours d'exception et bien plus.

Je participe

L'érotisme au Japon séduit ou dérange

7 minutes read
De la poésie des estampes Edo au réalisme abrupt des artistes contemporains, l'art nippon se veut un art de vivre, loin des pratiques “ grossières ” de l'Occident.

Tribune des Arts - Octobre 2009
Michel Blondel

Histoire de l'Art_326511_0
Un bel exemple de la virtuosité que peuvent att eindre les mangas, ces bandes dessinées qui sont aussi un vecteur de cultures anciennes, religieuses et artistiques.

 

La nouvelle est tombée sur les écrans, abrupte, il y a deux mois: le Japon compte sur le sexe pour relever sa trésorerie. Il semblerait, rapportait la tribune de Genève du 7 août, que le pays se désindustrialise et se convertit en société de services. Le sexe y est même devenu la deuxième industrie du pays après l'automobile, selon un rapport commandé par la Banque nationale japonaise. A Sapporo, capitale de l'île la plus septentrionale, le nombre de maisons closes a quadruplé en vingt ans, alors que le chômage explose.

Mais l'érotisme au Japon est bien plus qu'une affaire économique. C'est aussi un art de vivre. Dans ce pays aux volcans innombrables, secoué régulièrement de spasmes sporadiques qui peuvent être mortels, l'érotisme est à l'épicentre d'un tremblement de terre créatif permanent, estime la grande prêtresse de l'amour et du plaisir dans ce pays, Agnès Giard. Pour son bonheur, ou son malheur, le Japon n'a pas connu une certaine Eve, son serpent et sa pomme. Pas de faute originelle, donc le sexe n'y est pas tabou comme il peut encore l'être en Occident, même si le pays a connu des périodes de pruderie et de répression. Les spécialistes vous diront que même en pleine période Edo, du XVIIe au XIXe siècle, on cherchait à pérenniser le désir sexuel, en retardant son accomplissement, voire en le cultivant avec élégance. Donc méfi ez-vous des sentiments, détachez-vous de toutes choses.

On est loin des pratiques occidentales qui, du coup, paraissent “ grossières ”. Bref, c'est le règne de la fidélité dans l'infidélité, de la constance dans l'inconstance, prévient Agnès Giard, qui a écrit pas moins de trois encyclopédies sur le sujet, en des termes directs. des peintures qui se sont fait désirer Et l'art érotique dans tout cela? Curieusement, il apparaît sporadiquement et tardivement, vers le XIIe siècle, à la fi n de la période Heian (794-1185) révèle Hélène Bayou, conservateur au musée national des Arts asiatiques Guimet à Paris.

Cet art érotique ne concerne que la peinture, qui est comme une seconde nature chez les Japonais dont on dit qu'ils sont nés avec un pinceau. De cette production, il ne reste pratiquement rien. Surtout connue par des témoignages littéraires, elle s'exprime dans des rouleaux horizontaux, dits emakimono, réalisés par des maîtres classiques. “ Dans une époque de grand développement de la peinture narrative dite heureuse, appelée Yamato-e, ces peintures érotiques étaient commandées par des mécènes aisés et elles pouvaient être aussi des cadeaux de mariage. ” L'érotisme s'y révèle au sein d'une nature hospitalière, dans l'intimité des palais, dans cette Kyoto qui, par suite de l'épanouissement de tous les arts, y gagne son surnom de Florence de l'Extrême-Orient. Une peinture très raffi née et parfois symbolique qui s'exprime notamment dans des suites de douze scènes, une pour chaque mois. Pirelli n'a donc rien inventé avec son célèbre calendrier où les belles filles posent nues devant l'objectif, sans grand effort d'imagination.

Mais il faut att endre la période Edo (1600-1868), pour que se crée un art pleinement érotique, celui des estampes. Elles sont connues au Japon comme des Shunga ou Images du printemps, selon la traduction littérale, voire, de façon plus explicite comme des makura-e, qui désigne des images que l'on glisse sous l'oreiller.

Techniquement, ce sont des xylographies polychromes à caractère bien érotique qui ont eu une longue vie jusqu'à l'apparition de la photographie érotique dans les années 1868-1912, selon Marco Fagioli, l'expert incontesté. Professeur d'art et de culture de l'Extrême-Orient à l'Institut supérieur de Florence, il est le spécialiste occidental de la peinture japonaise, et particulièrement de celle de l'ukiyo-e, ou Monde flott ant, qui est à la fois une esthétique artistique et surtout un style de vie dans un monde transitoire et illusoire. “ Produites par une société urbaine jouisseuse, les shungas avaient des fonctions multiples: illustrer les romans d'amour, servir à l'instruction sexuelle des jeunes épouses, voire porter bonheur aux guerriers dans le combat. ”  

Histoire de l'Art_326511_1

Tous les maîtres s'y sont essayés. Des primitifs comme Monorobu, aux classiques comme les deux grands, Hiroshige et Utamaro, et aux soi-disant décadents comme Kunisada. Au début du XIXe siècle, un Chôbunsai Eishi (1756-1829) offre un dessin aux traits réguliers et des coloris harmonieux. Ce peintre issu de la classe des guerriers, ce qui est peu fréquent, est notamment l'auteur d'un ensemble de kakémonos, “ où l'artiste s'inspire du paysage des quatre saisons et déploie une palett e de couleurs vives, en harmonie avec son thème ”, selon Yoshihiko Shirakura, éditeur à Tokyo.

C'est dans les années 1860 que les artistes européens eurent accès à ces estampes. De Gustav Klimt aux Impressionnistes, de Toulouse-Lautrec à Henri Matisse, ils furent séduits par cett e expression artistique, qui, au Japon, n'en était pas forcément une, note Hélène Bayou. Les oeuvres sont toutes aujourd'hui dans la section enfer des grandes bibliothèques à travers le monde. Elles ont un style, une fluidité dans le trait, un dynamisme dans les mouvements et une certaine élégance. “ Ce ne sont jamais des corps nus, mais en train de se déshabiller. C'est le moment où les vêtements glissent, tombent, ce qui est bien plus érotique. Et le trouble découle de la révélation de cette nudité, ce qui n'est pas du tout vulgaire.» Comme à la période Heian, elles étaient vendues sous forme de kakemonos, mais dont le coût était plus élevé puisque chaque rouleau devait être peint individuellement ou en feuillets séparés, montrant en général les douze positions de l'amour, chacune faisant référence à un mois de l'année. On comprend que ces recueils étaient offerts aux nouveaux mariés et aux courtisanes.

Histoire de l'Art_326511_2

Magas: des lectures très répandues


Curieusement, ce sont les mangas, ces bandes dessinées, qui, par leurs dessins, leur graphisme et leur style narratif, souvent virtuoses, prennent la relève des images de printemps. Le manga ne serait pourtant, selon la traduction littérale, qu'un dessin non abouti. N'empêche! Au moins 60% des Japonais en lisent un par semaine. Dans le domaine érotique, un auteur, Katsu-Aki, de son vrai nom Katsuaki Nakamura, se taille un joli succès. Ses albums sont très demandés chez Tanigami, quai des Bergues à Genève, l'une des plus grandes librairies de mangas de Suisse. Ne vous fi ez surtout pas aux jeunes filles au sourire à l'eau de rose qui batifolent sur la couverture jaune. La série Step up love story, qui en est à son 40e album au Japon et à son 30e en Europe, décrit par le menu, les expériences d'un jeune couple, qui, arrivé vierge au mariage, expérimente toutes les pratiques amoureuses à travers les 68 postures de l'amour. Autre auteur à succès: U-Jin, un surnom signifiant partenaire d'amusement. Tout un programme!

En dépit des apparences, le manga est un vecteur de cultures anciennes, religieuses et artistiques, selon Hélène Bayou. Même si les scénarios ne sont pas toujours à la hauteur. Mais les images, chaudes, parlent d'elles-mêmes. “ Les mangas relèvent davantage du ludique, laissant libre cours à tous les fantasmes, même ceux condamnés dans la réalité comme le viol et la pédérastie.”

En matière d'art érotique, le Japon contemporain semble vouloir rattraper le temps perdu. A Tokyo, dans le quartier de Ginza où les galeries sont peu innovantes et plutôt conservatrices, Vanilla Gallery se veut à l'avant-garde. Créée en 2003, elle expose sous l'impulsion de Tatsumi Naito, son directeur, les nouveaux artistes de l'univers érotique. Pour sa première grande exposition hors du Japon, elle a présenté l'été 2008 à Paris au Musée de l'érotisme, en prélude à une tournée européenne, vingt-et-un jeunes artistes qui ont fait de l'érotisme et du fétichisme, leur cheval de bataille. Sans oublier Yoshitaka Kawakami dont sa jeune écolière occupe une place centrale dans son répertoire fétichiste. Pourtant, l'art contemporain peut être cru, extrêmement agressif. Pour Hélène Bayou, “ il y a comme une violence à l'intérieur de la société japonaise qui s'exprime et apparaît dans la deuxième moitié du XXe siècle. L'époque Edo avait au moins l'humour… ”

Les plus grands noms de l'art font du hard. De Takashi Murakami, chef defi le de la pop culture otaku, à Tadanori Yokko, figure d'avant-garde des années 1970. Prenez Nishimaki Toru, 45 ans. Il a l'air tout innocent comme ça, sous ses lunettes et son pantalon en cuir gainé dans des cuissardes très moulantes qui lui donnent une silhouette androgyne. Mais il avoue avoir pour petite copine, une poupée articulée en silicone… Bref, Agnès Giard n'a eu aucune peine à trouver des artistes contemporains pour illustrer ses livres. Une trentaine pour L'imaginaire érotique au japon et autant pour son dictionnaire de l'amour et du plaisir. Je ne puis que vous souhaiter bonne lecture.


 

Histoire de l'Art_326511_3