Tribune des Arts - Mai 2009
Michel Bonel
C'était en 1969, il y a exactement quarante ans. Le 1er mai, des bijoux étaient mis en vente par Christie's à l'hôtel Richemond. C'était la succession de Nina Dyer, un nom qui ne nous dit plus grand-chose. Elle fut pourtant un mannequin anglo-indien d'une très grande beauté et épousa successivement le baron Hans Heinrich Thyssen Bornemisza, le magnat de l'acier, puis le prince Sadruddin Aga Khan. Ce qui ne l'empêcha pas de se suicider en 1965. Les 46 lots atteignirent 5,6 millions de francs, tandis que la vente totale de bijoux se montait à 12,7 millions. Un record pour l'époque.
Nina Dyer, pionnière
Cette dispersion, qui faisait suite à celle, le 7 juin 1968, d'une collection de porcelaines de Meissen provenant d'une famille royale européenne selon la formule, a eu un jeune observateur attentif, François Curiel, qui s'apprêtait à entrer le mois suivant chez Christie's, où il occupe aujourd'hui les fonctions de président de Christie's Suisse et Europe. Il accompagnait alors son père, négociant en joaillerie et orfèvrerie à Paris. “ C'était le soir. Christie's avait installé d'énormes spots. La salle était pleine, les femmes élégantes et chargées de bijoux… J'avais plus l'impression d'être à Hollywood qu'à Genève. Cette première vente fit boule de neige, si bien que Genève devint notre plate-forme internationale pour les bijoux. ”
Genève était lancée. Depuis, François Curiel a orchestré pas moins de 80 semaines de ventes. “ Plusieurs raisons expliquent cet attrait pour notre ville et les ventes glamour. Tout d'abord, il y a sa position géographique idéale au centre de l'Europe et à mi-chemin entre l'Amérique et l'Asie. Il faut ajouter un environnement privilégié en termes de sécurité, de qualité d'installations hôtelières et d'efficacité dans les formalités douanières. Il n'en fallait pas plus pour attirer deux fois par an depuis quarante ans, collectionneurs et collectionneuses, marchands et personnalités du monde entier. ”

Duchesse de Windsor: tous les superlatifs
Au fil des ans, tous les grands noms, nobles, voire royaux, ont défilé à Genève, en un cortège pratiquement ininterrompu. Une très grande vente a cependant marqué les esprits. Celle des joyaux de la duchesse de Windsor. Il fallut deux jours, les 2 et 3 avril 1987, pour disperser les 250 lots, tous vendus. Résultat: 75 422 820 francs au profit de l'Institut Pasteur. “ I l y avait une atmosphère incroyable, se souvient David Bennett, chez Sotheby's depuis 1974 et aujourd'hui président du département de haute joaillerie de Sotheby's, pour l'Europe et le Moyen-Orient. Cette vente s'apparentait au plus magnifique des cocktails. Avec, comme ingrédients, une grande passion, des personnages royaux et des bijoux qui représentaient le top en la matière. Ce fut la vente la plus médiatique qui soit, avec des liaisons constantes par satellite entre Genève et New York. Tout se passait pourtant dans une simple tente qui avait été dressée sur le quai du Mont-Blanc, en face de nos bureaux. L'atmosphère était à la fête. L'excitation était telle que tout le monde voulait acheter quelque chose. Des boutons de manchette en diamants, de 1935, par Cartier, évalués de 12 000 à 16 000 francs, se sont envolés à 660 000 francs. ”
Le résultat fut cinq fois plus élevé que les plus hautes prévisions de Sotheby's. Une grande réussite qui a définitivement consacré Genève, mais qui avait donné auparavant des sueurs froides à David Bennett, qui n'avait eu que deux mois pour faire des recherches, puis rédiger le catalogue, car la vente devait avoir lieu impérativement dans l'année suivant le décès, survenu en 1986. Aujourd'hui, la duchesse repose au cimetière de Frogmore, près du château de Windsor, aux côtés de son époux, décédé en 1972, et qui, par amour pour elle, avait renoncé au trône d'Angleterre en 1936, après avoir régné un an.
Begum Aga Khan: un procès pour prélude

Huit ans plus tard, en 1995, une silhouette élancée et élégante, les cheveux coupés courts, habillée d'un simple imperméable, gravit les marches du palais de justice de Genève. La princesse Salimah vient défendre le bien fondé de la vente de sa collection personnelle de joyaux, suite au divorce du prince Karim Aga Khan, chef spirituel de 15 millions d'Ismaéliens. Après vingt-cinq ans de mariage et trois enfants, la décision de la justice, positive à condition que vingt-trois lots soient retirés et vendus à l'Aga Khan, tombe trois jours avant la vente organisée par Chritstie's qui se déroule, sans fausses notes, comme prévu, le 13 novembre. Au total, la collection exceptionnelle de 261 lots rapporte 31 558 620 francs. Dont, le fameux diamant Begum Blue, de 18.78 carats, inséré dans un collier de diamants, adjugé à lui seul 8 803 000 francs. Depuis, l'ancienne Begum, un titre très courant en Inde a-t-elle fait remarquer un jour, a refait sa vie avec son avocat qui l'avait si bien défendue et rend visite, sans façons, aux villages d'enfants financés par ses soins à Tahiti, où elle s'était réfugiée au départ pour fuir la pression médiatique.
De Marlène Dietrich à Maria Callas

Genève a ainsi accueilli les ventes de collections d'innombrables personnalités. Du monde du spectacle, par exemple. Comme Marlène Dietrich, en novembre 1987, Audrey Hepburn en novembre 1993, Maria Félix en mai 1996 ou Jacqueline Delubac, troisième épouse de Sacha Guitry, en mai 1969. Ou encore la diva Maria Callas qui, vingt-sept ans après sa mort, a réussi à enflammer, en novembre 2004, le Beau-Rivage où Sotheby's dispersait juste onze joyaux pour 2 189 000 francs. Un petit sac, de Van Cleef & Arpels, qui n'avait l'air de rien comme cela, s'est vendu 52 800 francs pour une estimation de 6500 francs.
Les diamants les plus chers du monde
Six d'entre eux ont été vendus à Genève
24 331 190 dollars:
The Wittelsbach Diamond, un diamant bleu de taille coussin de 35.56 carats (Christie's, Londres, 10 décembre 2008) Record mondial pour tout type de diamant
16 548 750 dollars:
The Star of the Season, un diamant de 100.10 carats taillé en forme de poire (Sotheby's, Genève, 17 mai 1995) Record mondial pour un diamant blanc

16 191 770 dollars:
The Chloe Diamond, un diamant blanc de 84.37 carats (Sotheby's, Genève, 14 novembre 2007)
12 760 000 dollars:
The Mouawad Splendour, un diamant en forme de poire de 101.84 carats (Sotheby's, Genève, 14 novembre 1990)
11 882 333 dollars:
The Star of Happiness, un diamant de 100.36 carats de taille rectangulaire (Sotheby's, Genève, 17 novembre 1993)
9 902 500 dollars:
Diamant Fancy Blue, un diamant rectangulaire de 20.17 carats, monté sur bague (Sotheby's, New York, 18 octobre 1994)
9 130 000 dollars:
Eternal Light, un diamant poire de 85.91 carats (Sotheby's, New York, 19 avril 1998)
8 877 884 dollars:
Diamant Fancy Intense Blue, un diamant bleu de 13.39 carats (Christie's, Genève, 14 mai 2008)
7 981 835 dollars:
Diamant Fancy Vivid Blue, un diamant bleu de 6.04 carats (Sotheby's, Hong Kong, 8 octobre 2007)

7 790 000 dollars:
The Begum Blue, un diamant bleu profond, monté en collier, de 13.78 carats (Christie's, Genève, le 17 novembre 1995)
La tiare de l'impératrice Eugénie…
Les membres des familles royales et aristocratiques ont aussi défilé à Genève. Comme la reine Victoria Eugénie d'Espagne en Avril 1977, novembre 1979 et novembre 1984, la princesse Irène de Grèce et de Danemark en février 1990, la princesse Henckel von Donnersmarck en novembre 2007, ou encore Mme James A. de Rothschild en novembre 1989. Et des membres de dynasties princières du monde entier, comme la Maharani de Baroda, en mai 1988, ou la famille princière Thurn Und Taxis, qui a bâti sa fortune sur les droits de poste impériaux et dont Sotheby's a dispersé la collection en novembre 2002 pour un montant de 10,4 millions de francs. Une tiare achetée 935 000 francs par la Société des amis du Louvre qui l'ont offert au Musée, créa même l'événement. Composée de pierres précieuses et de perles, elle avait été offerte par Napoléon III à sa future épouse Eugénie de Montijo, à l'occasion de leur mariage en 1853.
… et l'épingle à cheveux de Marie-Antoinette
Parfois, les seuls objets, eux aussi, à condition qu'ils aient une provenance royale, suffisent à assurer le succès d'une vente. Une simple épingle à cheveux, ornée tout de même d'un diamant de taille coussin, a atteint 1,7 million de francs. Il est vrai qu'il aurait appartenu à Marie-Antoinette, reine de France. Tandis qu'un collier en diamants de l'impératrice Catherine II de Russie fut acheté 2 036 000 francs, en novembre 2005, toujours chez Sotheby's. Résultat: depuis trois ans, chaque printemps, la maison a institué des dispersions de bijoux de provenance aristocratique, “ fabuleux témoins d'un riche passé culturel propre au Vieux Continent ”.
