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L'épopée de l'Opus 3

8 minutes read
A l'époque où nous planchions sur l'Opus 3, presque toute mon équipe chez Harry Winston était convaincue que ma santé mentale était compromise


Revolution #5 - Septembre 2009

Jack Forster

 

Retenez votre souffle car la montre révolutionnaire de Harry Winston, dont la genèse s'est étendue sur six ans, pourrait bientôt voir le jour.

 

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L'Opus 3 indique ici 20h37 et le 14e jour du mois. © Revolution

 
Annoncée en 2003, l'Opus 3 de Harry Winston apparaissait comme l'un des concepts les plus radicaux de l'histoire de l'horlogerie. Il s'agissait également de la réalisation la plus audacieuse de la série de montres développées depuis 2001 sous le nom générique de Harry Winston Rare Timepieces, à l'initiative de Maximilian Büsser, qui en était alors le directeur.

Si l'idée même des montres Opus était sans conteste révolutionnaire, elle n'en recelait pas moins de nombreux risques : Harry Winston souhaitait collaborer chaque année avec un horloger afin de concevoir un exceptionnel garde-temps à complication qui arborerait les signes distinctifs de la marque tout en incarnant la vision personnelle d'un véritable artiste. Comme il convenait de contrôler rigoureusement le processus de développement et le temps requis pour la production de chaque montre, cette entreprise redoutable qui s'apparentait par sa nature au lancement d'une voiture conceptuelle sur le principe d'une production en série était jalonnée de périls plus imprévisibles encore.

L'Opus 1 AUDACIOUS AMBITIONS , présentée en 2001, était le fruit d'une collaboration avec François-Paul Journe qui a développé une version de son célèbre chronomètre à résonance en accord avec l'esprit de Harry Winston. Il a été suivi en 2002 par l'Opus 2, un tourbillon à calendrier perpétuel créé en coopération avec Antoine Preziuso. Si ces deux montres attestaient d'un brio exceptionnel tant dans leur design que dans leur qualité d'exécution, elles n'en demeuraient pas moins, sous certains de leurs aspects, des montres très traditionnelles. En effet, même si le chronomètre à résonance de Journe est révolutionnaire à de nombreux égards, il se fonde sur un concept mis au point à partir des expériences conduites par Christian Huygens au XVIIe siècle sur des horloges dotées de pendules placés en résonance. Précisons que cette constatation ne diminue en rien le travail de pionnier accompli par Journe dans l'application de ce principe à une montre-bracelet munie de deux balanciers qui fonctionnent en résonance.

Maximilian Büsser avait cependant l'ambition de réaliser une oeuvre entièrement inédite et recherchait un constructeur horloger qui soit en mesure de la mener à bien. Il trouva un génie à la hauteur de ses attentes en la personne de Vianney Halter dont l'Antiqua, présentée en 1999, lui avait laissé une forte impression. Présenté en 2003, le concept de l'Opus 3 est tellement étonnant qu'il a plongé en état de choc les observateurs du monde horloger. Son design se présente sous une forme à la fois extrêmement complexe et radicalement simplifiée : un boîtier rectangulaire en or dont la face est dotée de six ouvertures en forme de hublot dont chacun affiche un chiffre.

 

 

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L'ensemble des six indications © Revolution

 

Les heures se lisent à l'aide des chiffres bleus sur les ouvertures supérieures à gauche et à droite, les minutes dans les hublots inférieurs à gauche et à droite alors que la date apparaît avec des chiffres rouges de manière verticale dans les fenêtres au centre. Le projet original possédait une platine en forme d'éventail qui portait une indication pour les quatre dernières secondes de chaque minute au-dessus du hublot supérieur de la date. Et pour rendre l'ensemble encore plus difficile à réaliser, toutes les indications devaient être ajustées par la couronne.

Si la conception de l'Opus 3 a bouleversé les conventions et les idées préconçues, le mécanisme nécessaire à son fonctionnement a repoussé les limites de l'horlogerie comme aucune montre ne l'avait fait auparavant car la conception de Vianney Halter reposait sur le saut instantané de l'ensemble des six indications. La quantité d'énergie qu'il convenait d'emmagasiner pour effectuer le saut instantané des six indications (comme c'est, par exemple, le cas à minuit le 19 de chaque mois, au moment où l'affichage des deux disques des heures, des deux disques des minutes et des deux disques du quantième doit être simultanément modifié) est en effet tout simplement gigantesque. Même si le concept a été dévoilé en 2003, il est bientôt devenu évident que la mission de fabriquer un mécanisme parfaitement fiable était nettement plus ardue qu'elle ne l'avait semblé au départ. La conception de Vianney Halter exerçait certes une fascination exceptionnelle, mais la problématique de la gestion de l'énergie se montrait rebelle à toute solution au point que Harry Winston n'a eu d'autre choix que de reporter le lancement de l'Opus 3 afin de s'assurer que la montre finalement produite soit aussi fiable dans son fonctionnement que radicale dans sa conception.

RENVERSEMENT DE POUVOIR

La construction originale du mouvement de Vianney Halter prévoyait deux barillets pour délivrer le couple nécessaire au saut de chaque disque des indications. Afin de coordonner parfaitement ces opérationset utiliser la force disponible de manière optimale, l'énergie requise au changement des indications était délivrée de manière séquentielle par la minuterie de la montre (la partie du rouage qui commande les aiguilles ou, en l'occurrence, les disques). Concrètement, les disques les plus proches du barillet entraîneraient les suivants au fur et à mesure de la séquence de transmission de la force.

Le défi qu'il convenait de relever ne différait pas fondamentalement de l'organisation d'un système d'irrigation sophistiqué en s'assurant que toutes les parcelles, même la plus éloignée, reçoivent la quantité d'eau nécessaire au bon développement de leurs cultures. Vianney Halter, qui percevait sans doute que la réponse à une question aussi délicate requérait des impulsions nouvelles, a accepté que d'autres esprits se penchent sur la question. Pendant ce temps, Maximilian Büsser continuait à rechercher une personnalité ou une entrepriseen mesure de conduire l'épopée à un heureux dénouement. Et même après le départ de Maximilian Büsser, Harry Winston n'a fait montre d'aucune défaillance dans son engagement en faveur de l'Opus 3.

Le problème rencontré par toute personne désireuse d'amener l'Opus 3 à sa pleine maturité n'était pas uniquement lié à des questions techniques. En effet, il convenait de prêter attention d'emblée à une circonstance particulière de l'énoncé : les boîtiers de montre avaient déjà été fabriqués, de sorte que toute solution hypothétique devait  nécessairement s'intégrer dans un volume préalablement défini. A l'image de son mouvement, le boîtier de l'Opus 3 était une oeuvre d'art particulièrement complexe, composée d'une cinquantaine de pièces. Son abandon pur et simple n'aurait pas uniquement représenté un regrettable gaspillage, il aurait pris la forme d'un acte de vandalisme artistique. Le projet est resté en sommeil pendant de nombreux mois. Une entreprise qui avait donné son accord pour assumer le perfectionnement final de l'Opus 3 ne semblait pas rechercher de solution avec la ténacité souhaitée par Harry Winston (et ses clients fort patients qui avaient déjà versé un acompte pour la montre).

Un nouveau changement de cap s'imposait donc et Harry Winston a fini par découvrir la perle rare en la personne de Frédéric Garinaud, collaborateur d'Audemars Piguet (Renaud & Papi). Cet esprit talentueux avait déjà créé pour Harry Winston l'Opus 8, une interprétation mécanique surprenante mais extrêmement intelligente d'un affichage électronique LCD dont la présentation avait suscité des avis aussi tranchés que l'Opus 3. Frédéric Garinaud a abordé la mission avec enthousiasme. Après un longue analyse, il est parvenu à la conclusion que la conception originale de Vianney Halter était fondamentalement correcte et que le recours à deux barillets, le premier pour l'entraînement du rouage et le second pour commander la minuterie, était la seule solution imaginable. Après avoir reconfiguré la gestion de l'énergie à l'intérieur des rouages de la montre, il est miraculeusement parvenu à une solution compatible avec l'architecture des boîtiers existants qui préserverait le design originel de Vianney Halter avec les six hublots caractéristiques.

DEMAIN PEUT -ÊTRE

L'étape suivante a consisté à construire un étonnant modèle agrandi du mouvement destiné à démontrer la viabilité du concept. Au grand soulagement de Frédéric Garinaud et de l'équipe de développement de Harry Winston, il s'est révélé parfaitement fonctionnel. La réduction ultérieure du mécanisme aux dimensions d'une montre-bracelet a néanmoins présenté quelques difficultés techniques additionnelles, qui ne surprendront pas les observateurs, compte tenu de la nature révolutionnaire du projet. De ce fait, alors que Harry Winston avait souhaité remettre à ses clients les montres pendant Baselworld 2009, la marque a résolu de leur demander encore un peu de patience, en considérant à juste titre qu'un parfait fonctionnement représentait la part la plus importante du projet.

Il est certain qu'après un périple aussi long et tortueux, Harry Winston ne souhaite remettre ce garde-temps exceptionnel à ses futures propriétaires, dont la plupart l'attendent avec impatience depuis 2003, qu'au moment où sa parfaite fonctionnalité ne fera plus l'ombre d'un doute. Soulignons qu'aucun client n'a demandé à Harry Winston la restitution de l'acompte versé pour l'Opus 3.

Voilà qui témoigne de la dimension audacieuse du projet et de la confiance des connaisseurs en la capacité de la marque à leur délivrer finalement cette création horlogère d'exception, qui figurera pendant longtemps au centre de nombreuses conversations horlogères. Si Harry Winston se refuse encore à indiquer toute date de livraison pour l'Opus 3, la rédaction de Révolution ne doute guère que cette longue attente sera bientôt récompensée et que les anticipations avivées par les récentes avancées dans le développement du projet permettront à Harry Winston, à son immense satisfaction et à celle de ses clients, d'annoncer dans un proche avenir l'avènement de 'Opus 3 – dont les caractéristiques en ont déjà fait l'une des montres les plus légendaires.

 

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