L'Agefi - 17 décembre 2009
Stéphane Gachet
On pourrait se contenter de regarder les chiffres et s'épancher encore une fois sur le recul des ventes. Les blogs horlogers débordent de ce genre de complaintes. Nouveau rappel début décembre, quand deux groupes emblématiques de la nouvelle horlogerie suisse ont présenté leurs résultats. Deux sociétés qui ont plus d'un point en commun. A commencer par leur cotation à New York. Harry Winston, fameux diamantaire de Manhattan, pèse quelque 755 millions de dollars. Movado Group affiche une valeur de 245 millions.

Dans un cas comme dans l'autre, le marasme conjoncturel a laissé ses traces. Movado a inscrit une perte de 20,9 millions de dollars au troisième trimestre de son exercice 2009. Même topo pour Harry Winston, dont les résultats trimestriels présentés le 9 décembre inscrivent aussi une perte (-0,2 million de dollars). Inutile de s'appesantir, d'autant que les deux groupes présentent d'autres vertus plus capitales pour l'industrie horlogère suisse, dont elles ont largement renforcé le récent essor. Entre innovations pures et réseautage haut de gamme. Premièrement en (re)mettant sur rails des marques que l'on n'attendait plus. Movado, également spécialisé dans les produits sous licence dont les montres Lacoste, a ainsi réveillé deux labels historiques. Ebel pour commencer. La maison, créée à La Chaux-de- Fonds, a vécu comme une icône jusque dans les années 1980, notamment grâce au modèle 1911.
Puis la marque a été ballotée entre les reventes et les déboires commerciaux. Vendue une première fois par la famille Grinberg, fondatrice de Movado, Ebel traverse le désert sous l'égide de LVMH. Movado reprend à nouveau l'affaire en 2003. Un timing bien choisi et un repositionnement milieu de gamme rend alors sa visibilité à Ebel.
Concord ensuite. La marque, lancée à Bienne en 1908, était devenue un outsider obsolète. Movado en était propriétaire depuis 1971, mais n'en avait jamais rien fait. Si ce n'est une furtive réapparition avec la Delirium, en 1979. Il aura fallu attendre 2006 pour relancer l'affaire. Ce qui fut fait avec un fort levier notoriété : au printemps 2007, Concord avait son pavillon à l'entrée de la halle 1 de Baselworld. A la tête, Vincent Perriard, qui y est passé maître en mutation de marque. Le virage commercial demeure balbutiant. Mais l'opération notoriété a abouti. Depuis le premier modèle dessiné par les frères Scarinzi, designers notamment à l'origine du renouveau de Louis Erard. La marque a également marqué le dernier salon de Bâle avec la Quantum Gravity, un objet ultra-innovant développé par la manufacture de pointe BNB Concept, notamment connecté au redémarrage des montres Hublot. Vincent Perriard, qui a depuis quitté la marque pour s'engager chez Technomarine, auprès de Christian Viros (figure emblématique, notamment à l'origine de la vente de Tag Heuer à LVMH).
Chez Harry Winston, l'exploration horlogère a carrément marqué le segment haut de gamme. Qui plus est dans le sacro-saint sérail genevois. La division a été créée ex-nihilo par le diamantaire, qui s'est tout d'abord lancé dans la montre joaillière, histoire de coller à son savoir-faire de diamantaire. La maison a pourtant pris un tournant très horloger, très mécanique et très innovant. La dernière consécration de cette stratégie a été gagnée lors du dernier grand prix de l'horlogerie, où le modèle Opus 9 a été primé. Un honneur qui récompense non seulement un objet d'exception, mais aussi un programme, Opus, dont l'originalité a largement dépassé la marque. Le principe est simple: connecter plusieurs talents, en l'occurrence, l'Opus 9 est le résultat de la rencontre entre le designer le plus en vue du moment, Eric Giroud, et Jean-Marc Wiederrecht, horloger concepteur à la tête de la maison genevoise Agenhor, dont on ne tient plus non plus le registre d'inventions et de réalisations. Le principe a depuis été calqué par plusieurs maisons, dont Les Maîtres du Temps, qui en a fait son unique positionnement. On notera encore que ledit programme avait été imaginé et lancé par Maximilian Büsser, qui avait pris la direction des montres Harry Winston avant de prendre son indépendance en 2005. Il est depuis devenu une figure de premier plan des concepts horlogers les plus innovants, sous le nom MB&F. Il n'est pas anodin non plus de noter que son ex-directeur de production, Didier Giguet, entré chez Harry Winston en 2000, a lui aussi lancé son propre label (MCT, Manufacture contemporaine du temps), dont le premier modèle a également été dessiné par Eric Giroud (designer de l'Opus 9).
Le tableau serait incomplet sans mentionner qu'Harry Winston possède aujourd'hui son propre pied à terre dans la watch valley genevoise, à Plan les Ouates. Une manufacture sur mesure, pour laquelle le groupe a procédé à un emprunt de plus de 17 millions de francs.
