Baselworld est aussi une comédie humaine avec ses acteurs vedettes, ses habitués éternels, ses frais émoulus. De plus, la grand messe a ses règles; qui tutoie-t-on volontiers par exemple?
WORLDTEMPUS – 3 avril 2012
Pierre Maillard
Chronique
Baselworld est une merveilleuse comédie humaine, une galerie des glaces dans laquelle déambule et se regarde tout ce que l'horlogerie compte de types humains (dont nous faisons humblement partie). On pourrait classifier ces acteurs, ces types humains, de diverses façons. Par corporation, par exemple.
A quoi ainsi distingue-t-on un(e) journaliste d'un(e) chargé(e) de communication? Un responsable R&D d'un designer? Un détaillant d'un technicien? Un CEO d'un COO? Soyons plus précis! A l'intérieur de chaque catégorie, cherchons à distinguer des sous-catégories.

American legion
Par exemple, qu'est-ce qui distingue fondamentalement une journaliste d'un magazine distribué dans les 25 club-house les plus huppés de la planète d'un journaliste envoyé à Bâle une journée en demi-tarif par l'Echo de l'Arc Jurassien? Ou comment évaluer avec précision la différence de rôle entre une stagiaire en communication de chez Versace et un porte-parole de l'American Legion Wrist Hummer Co., au-delà du constat que l'une est assez dévêtue et que l'autre fait la garde en rangers et bombers devant un stand constitué de sacs de sable empilés?
COO? Cravaté
Comment savoir si on a en face de soi un responsable R&D ou un designer? A priori ça semble plus simple. Le designer est désinvolte chic (contrairement au journaliste qui souvent est désinvolte pas chic). Le responsable de R&D, quant à lui, s'en fout de son habillement, de sa coiffure, de son teint et de sa dentition, adore en cachette les montres-calculettes, même s'il n'ose pas en porter à Bâle. L'un a le cheveu long et soigné, l'autre le poil ras. A moins que ça soit le contraire, allez savoir! Car certains designers ressemblent à des punks pas lavés et je connais des responsables R&D qui s'habillent en Armani et s'arrosent de Terre d'Hermès.
C'est la même chose entre CEO et COO. Si les deux portent la cravate ou si aucun des deux ne la porte, vous êtes un peu embêtés. Mais si un d'entre eux ne la porte pas, alors vous pouvez être sûrs que c'est lui le CEO et que l'autre, avec la cravate, c'est le COO.
Faire la différence entre un détaillant et un technicien paraît chose plus aisée. Souvent le détaillant se déplace avec sa femme, sa fille, son beau-fils qui paraît-il a fait un MBA, et un vieux vendeur qui autrefois avait Rolex. Le technicien lui se déplace en bande de techniciens qu'on repère de loin à leur façon d'avoir porté pour la dernière fois ce même costume désormais un peu étroit lors d'une fête légèrement trop arrosée quelque part en Suisse allemande.

Taper la bise, ou pas
Une autre façon de faire la différence entre les acteurs de ce théâtre horloger est d'observer qui se fait la bise et qui ne se la fait pas. On raconte que Sarkozy, histoire de créer de la connivence, aime à tutoyer tous les journalistes. A Baselworld, c'est un peu la même chose: les CEO tutoient avec insistance tous les journalistes mais, plus on descend dans la hiérarchie de la marque, plus on vouvoie son interlocuteur. Mais au passage, on n'aura pas oublié de claquer la bise à toutes les RP, confondant allègrement les désirables Céline, Christine, Caroline, Corinne, Colette, Chantal, Cécilia voire Charazad ou Chryslene… Jusqu'à quel degré de l'échelle dois-je faire la bise, se demande le journaliste qui, prenant de l'âge, a peur de passer pour un grigou vaguement pédophile.

Oui, parce que sur cette scène de théâtre qui revient en représentation chaque année avec peu ou prou la même pièce emmenée par les mêmes interprètes sur la même scène (sauf décès, expulsion avec parachute doré, plantage gravissime ou jet d'éponge) on voit le temps qui inexorablement passe sur les acteurs.
Montre d'orteil
Certains premiers rôles en sont pourtant à leur cinquantième représentation, au moins, et n'ont pas du tout l'intention de quitter les tréteaux. D'autres sont passés en catimini du rôle de jeune premier de grande marque dont tout le monde parle à celui de VRP brûlé aux lampes UV pour une petite boîte très fun installée à Palm Beach, dont le dernier produit est une montre en plastique montée sur bague pour pieds. Certains ont commencé petits et le sont restés, tandis que d'autres ont patiemment gravi les échelons et tiennent désormais fièrement la boutique. Certains sont passés par tant de rôles différents auprès de tant de maisons différentes qu'on ne sait plus du tout ce qu'ils font. Et pendant ce temps, le temps passe sans rien dire sur tout ce monde qui ne parle que de temps mais n'a pas le temps de le voir passer. Qu'importe, la comédie continue!
Comme disait Bedos à la fin de ses spectacles: la vie est une comédie italienne, une tragédie italienne, une comédie italienne…
Pierre Maillard est rédacteur en chef du magazine Europa Star