Prix Nobel de littérature en 1913, le poète bengali a su comme personne expliquer en vers la symbolique du feu dans les rituels religieux indiens.
Encore aujourd'hui, Rabindranath Tagore (1861-1941) demeure le seul poète indien à bénéficier d'une certaine notoriété auprès des francophones. Regrettable solitude dans la mesure où la poésie indienne contemporaine se révèle d'une incomparable richesse. Citons, par exemple, un autre natif de Calcutta, le grand écrivain Pradip Choudhuri, l'animateur du mouvement «hungry generation» et le fondateur de la remarquable revue trilingue littéraire (anglais, français, bengali) Pphoo!. 
Il faut dire que Tagore doit sa place particulière au sein des contrées de la francité à un ambassadeur de poids: André Gide. C'est en effet, l'auteur des Nourritures terrestres qui nous l'a fait connaître en traduisant L'Offrande lyrique1 en 1914. Deux ans auparavant, ce recueil avait passé du bengali à l'anglais. C'est cette dernière version que Gide a travaillée. Malgré ces passages à travers deux langues, la poésie de Tagore demeure claire comme l'eau des neiges de l'Himalaya. André Gide le remarque dans son introduction: Tagore a su rendre lumineusement simple la buissonnante complexité des philosophiesthéologies- cosmogonies indiennes.
L'écrivain français place sur sa balance les 214 778 vers du Mahabarata, texte sacré fondamental de l'hindouisme, et les 103 petits poèmes de L'Offrande lyrique (Gitanjali): «Combien ne gagnons-nous pas à cet échange de la longueur pour la qualité, du poids par quantité contre le poids par densité!» Le seigneur de la danse Il n'est pas sûr que Rabindranath Tagore eût goûté cette comptabilité de type très occidental, tant elle devrait paraître hors sujet à un esprit pétri par la tradition hindoue. Si, en l'occurrence, comparaison n'est pas raison, il n'en demeure pas moins que par leurs éclairs de lucidité, les vers de Tagore éclairent un pan de cet immense et tortueux monument de la pensée hindoue.
En voici un poème en prose de Tagore puisé dans La Corbeille de fruits – traduit de l'anglais par Hélène Du Pasquier1: Ô Feu, mon frère, je te chante un chant de victoire. / Tu es l'image pourpre et brillante, de la terrible liberté. / Tes bras s'élancent vers le ciel, et par tes doigts impétueux, les cordes des harpes sont effleurées. Magnifique est la musique de ta danse.
Ces vers font écho à ce bronze du XIIe siècle (voir ci-dessus) qui représente Shiva en tant que «Nataraja», c'est-à-dire seigneur de la danse. Dans la tradition hindoue, ainsi que le relève Chakravarthi-Ram-Prasad2, «le feu est un élément sacré des rituels religieux indiens: les flammes représentent les forces de la Création et de la transformation qui font, dans la crémation, l'offrande du corps humain et marquent la fin de son ‘‘prana'', souffle vital.» Feu fraternel de Rabindranath Tagore. Fraternel mais mortifère. Et parce que mortifère, porteur de vie.
Christine Zwingmann TRIBUNE DES ARTS - NOVEMBRE 2008 - No. 366
1 L'Offrande lyrique suivie de La Corbeille de fruits sont réunis en français dans un seul volume disponible en Gallimard/Poésie. Titre original en bengali: Gitanjali. 2 Inde, peuples et cultures de Chakravarthi-Ram-Prasad (Editions Gründ).

«Tu es l'image pourpre et brillante, de la terrible liberté». Bronze du XIIe siècle. Illustration tirée de l'ouvrage Inde, peuples et cultures de Chakravarthi-Ram- Prasad (Editions Gründ).
Il faut dire que Tagore doit sa place particulière au sein des contrées de la francité à un ambassadeur de poids: André Gide. C'est en effet, l'auteur des Nourritures terrestres qui nous l'a fait connaître en traduisant L'Offrande lyrique1 en 1914. Deux ans auparavant, ce recueil avait passé du bengali à l'anglais. C'est cette dernière version que Gide a travaillée. Malgré ces passages à travers deux langues, la poésie de Tagore demeure claire comme l'eau des neiges de l'Himalaya. André Gide le remarque dans son introduction: Tagore a su rendre lumineusement simple la buissonnante complexité des philosophiesthéologies- cosmogonies indiennes.
L'écrivain français place sur sa balance les 214 778 vers du Mahabarata, texte sacré fondamental de l'hindouisme, et les 103 petits poèmes de L'Offrande lyrique (Gitanjali): «Combien ne gagnons-nous pas à cet échange de la longueur pour la qualité, du poids par quantité contre le poids par densité!» Le seigneur de la danse Il n'est pas sûr que Rabindranath Tagore eût goûté cette comptabilité de type très occidental, tant elle devrait paraître hors sujet à un esprit pétri par la tradition hindoue. Si, en l'occurrence, comparaison n'est pas raison, il n'en demeure pas moins que par leurs éclairs de lucidité, les vers de Tagore éclairent un pan de cet immense et tortueux monument de la pensée hindoue.
En voici un poème en prose de Tagore puisé dans La Corbeille de fruits – traduit de l'anglais par Hélène Du Pasquier1: Ô Feu, mon frère, je te chante un chant de victoire. / Tu es l'image pourpre et brillante, de la terrible liberté. / Tes bras s'élancent vers le ciel, et par tes doigts impétueux, les cordes des harpes sont effleurées. Magnifique est la musique de ta danse.
Ces vers font écho à ce bronze du XIIe siècle (voir ci-dessus) qui représente Shiva en tant que «Nataraja», c'est-à-dire seigneur de la danse. Dans la tradition hindoue, ainsi que le relève Chakravarthi-Ram-Prasad2, «le feu est un élément sacré des rituels religieux indiens: les flammes représentent les forces de la Création et de la transformation qui font, dans la crémation, l'offrande du corps humain et marquent la fin de son ‘‘prana'', souffle vital.» Feu fraternel de Rabindranath Tagore. Fraternel mais mortifère. Et parce que mortifère, porteur de vie.
Christine Zwingmann TRIBUNE DES ARTS - NOVEMBRE 2008 - No. 366
1 L'Offrande lyrique suivie de La Corbeille de fruits sont réunis en français dans un seul volume disponible en Gallimard/Poésie. Titre original en bengali: Gitanjali. 2 Inde, peuples et cultures de Chakravarthi-Ram-Prasad (Editions Gründ).