
Cliniquement parlant pourtant, le papier, qui tire son nom du mot papyrus, explique Jean-Marc Bra- Jean-Marc Brachard, le Monsieur Papier de Genève; la cinquième génération de papetiers Brachard. chard, le grand Monsieur Papier de Genève, représentant de la cinquième génération de papetiers qui ont fondé Brachard en 1839, est constitué de fibres de cellulose mises en suspension dans de l'eau, puis égouttées sur une surface plane.
De l'Asie à la Méditerranée Asiatique pendant un millénaire, le papier, dans sa marche vers l'Ouest, s'est fait arabe, sous la dynastie abbasside qui régna à Bagdad de 750 à 1258. Ces cinq siècles de culture islamique lui ont permis de faire le tour de la Méditerranée, note Pierre-Marc de Biasi, l'historien du papier. Jusqu'à ce qu'à la fin du XIIIe siècle apparaisse en Italie, à Fabriano, un nouveau type de papier. Du coup, «il n'est plus seulement un support qui enregistre; il devient un médium agissant, de la Renaissance à la Révolution.»
Aujourd'hui, avec 300 millions de tonnes produites par an, à partir de pâte de bois et de papiers recyclés, «il sert à tout, il est à lui seul un monde». A Genève, une princesse du Golfe fait deux fois par année main basse, c'est le terme, sur la production de Brachard. Tandis qu'au récent Salon du mariage, début novembre, Marianne Domec, de la papeterie «Un petit mot», a été très sollicitée par de nombreux jeunes couples qui projettent de se marier et comptent sur le papier, et la belle écriture, pour le faire savoir.

Marianne Domec, la directrice de la papeterie «Un petit mot» chemin du Vieux-Vésenaz à Genève.
Américaine du Texas, sûre de son charme autant que de son inventivité, Marianne Domec, après avoir travaillé dix ans chez Yves Saint Laurent à Paris, s'est lancée dans sa passion de toujours, la belle écriture et le beau papier.Crane, la Rolls-Royce du beau papier
Dans son arcade, chemin du Vieux- Vésenaz, une petite bonbonnière aux murs mauves, une armoire rétro laisse apercevoir de beaux dossiers au nom de Crane. Crane? C'est la Rolls-Royce du papier. «Le plus grand, le plus beau, le plus cher également», s'exclame Jean-Marc Brachard, lui aussi un fervent adepte de Crane. Cette entreprise familiale du Massachusetts, dont les racines plongent vers 1770 dans les prémices de la Révolution américaine, jouit en effet d'une histoire qui confine à l'Histoire. Elle a d'ailleurs eu pour clients des célébrités comme une certaine Eleanor Roosevelt ou la reine mère d'Angleterre pour son 100e anniversaire.
Dirigée aujourd'hui par la septième génération de Crane, elle affiche une bonne santé insolente, est utilisée par les chefs d'Etat, monarques et vedettes hollywoodiennes et fabrique jusqu'aux billets de banque. Elle a en outre cet avantage indéniable de ne travailler que des papiers pur coton, ce qui préserve les arbres. «Le produit est très apprécié des Genevois qui ont voyagé», note Jean-Marc Brachard.
Un peu de poésie
Toujours dans l'armoire de Marianne, qui rappelle au passage un article du New York Times sur le retour en force du papier, deux autres marques. William Arthur, qui, en croissance continue, marche sur les traces de Crane, et Vera Wang d'origine chinoise, qui, après les robes de mariée à 30 000 dollars, s'est lancée avec bonheur et une certaine verve poétique dans le papier. «C'est une vraie artiste, il est normal qu'elle soit chère», commente Marianne Domec. «Votre papier, c'est comme votre montre, les gens vous jugent là-dessus», ajoute celle qui se flatte d'attirer jusqu'aux jeunes filles hyper branchées. «Elles sont mues par le désir d'avoir quelque chose bien à elles. Une fois par an, pour les fêtes, les anniversaires, les mariages, il est agréable de s'adresser un petit mot, autrement il ne reste plus rien. C'est ce que je ne cesse de répéter à ma belle-soeur en Amérique, qui ne m'écrit jamais.»
Seize fabricants en Suisse
Et la Suisse dans tout ça? «Depuis la disparition des Papeteries de Versoix dans l'indifférence générale il y a quelques années, nous n'avons plus de fabricants qui réalisent le papier de A à Z», souligne Jean-Marc Brachard. Du coup, il fait fabriquer ses propres papiers en Allemagne, Angleterre, Hollande, France et les façonne en des collections différentes, dans tous les formats: papier toilé, vélin crème, vergé, opaline.

Jean-Marc Brachard, le Monsieur Papier de Genève; la cinquième génération de papetiers Brachard.
En dehors du canton, Artoz, à Lenzbourg (AG) donne le ton. Tandis que les papeteries Sihl Eika, propriété du groupe Stora Enso, sont basées en Finlande et en Suède, possédant des filiales jusqu'en Chine. A Bâle Campagne, Ziegler est encore une entreprise familiale qui exploite sa propre forêt et fabrique toutes sortes de papiers. A signaler encore M-real à Biberist (SO), Utzenstorf pour le papier journal, Landquart pour les billets de banque et Tela pour le papier hygiénique. «16 exploitations en Suisse, contre 23 en 2002, emploient 3670 personnes pour un chiffre d'affaires de deux milliards de francs», conclut Jean-Marc Brachard qui préserve dans ses tiroirs secrets, des splendeurs de papiers cadeaux, collectés aux quatre coins du monde, si éclatants qu'ils s'apparentent à des tapisseries. Le papier, plus que jamais, est une oeuvre d'art en soi.
Michel Bonel
NE PAS CONFONDRE
- Papier vergé. Papier qui laisse apparaître en transparence de fines lignes parallèles dans l'épaisseur du papier.
- Papier vélin. Papier sans grain, soyeux et lisse, évoquant le parchemin de luxe qui était fabriqué avec la peau du veau mort-né, le vélin.
Tribune des Arts - Décembre 2008 - No 367