Révolution #1 - Septembre 2008Caroline Gozzi

“ Pour la première 1755, chaque geste technique a nécessité la création d'un outil. Pas moins de deux jours pour fabriquer le porte-pièces... ” © Revolution
“J'étais habile de mes mains, alors maman a suggéré l'Ecole Nationale d'horlogerie à Cluses. Casquette et boutons dorés pour tous les élèves”, se souvient l'oeil brillant Chrystian Lefrançois. Vêtu aujourd'hui d'une blouse blanche, ce maître horloger chez Vacheron Constantin possède désormais plusieurs casquettes à son actif: maître horloger en grandes complications, artisan hors pair, formateur et, à l'occasion, porte-parole de la maison genevoise. Dès qu'il s'agit de mettre quelqu'un de l'atelier en avant, la direction a trouvé son homme, lequel a le verbe facile et le métier vrillé au corps. Mais Chrystian Lefrançois a su poser des limites.
“Je reçois les gens de l'extérieur, je les guide pour une visite des ateliers, mais pas plus d'un certain nombre par mois ”, commente-t-il “ sinon comment voulez-vous que je me concentre sur les montres? ”. On sent la situation d'exception et, derrière les mots, l'histoire d'une longue relation entre l'horloger et la maison au nom prestigieux. Un peu comme une relation de couple, avec ses hauts, ses bas et ses embellies.
Quand il a débarqué chez Vacheron de sa Savoie natale, Chrystian possédait en tout et pour tout un carton à chaussures contenant quatre tournevis et quelques brucelles. Encore une idée de sa mère qui trouvait qu'après l'école, c'est à Genève forcément qu'il fallait pratiquer, et puis Vacheron Constantin, n'est-ce pas, c'était quelque chose. Le jeune homme est tout de suite pris. “ C'était mon premier entretien; pour ne pas arriver en retard, j'étais venu la veille dormir chez des amis de Genève. Comme je m'ennuyais, j'ai affûté mes outils. Grand bien m'en a pris, le chef d'atelier a examiné attentivement ma boîte et c'est sur sa bonne tenue qu'il m'a engagé. D'ailleurs, quand les jeunes arrivent, je demande toujours à voir leurs outils, pour me faire une idée ”. En vrai chef d'atelier, Chrystian Lefrançois connaît la nécessité de la transmission. “ A vant, l'horloger cachait son travail, faut dire qu'on était payé à la pièce et que chaque truc, chaque geste était un secret qu'il fallait conserver, pour ne pas perdre de temps, pour ne pas perdre la cadence. Je me souviens d'un ancien qui montait les pièces à une de ces vitesses... Il s'était laissé pousser un ongle, un seul, très long avec lequel il sélectionnait les délicats mécanismes sans avoir à se servir de pinces. Ce jour là, j'ai arrêté de me ronger les ongles ”.
A présent, les horlogers sont payés au mois et personne ne se risquerait à demander à Chrystian quand il aura terminé sa prochaine merveille, une 1755, l'année de la création de l'entreprise. Une pièce rare, tourbillon minute, répétition minute quantième perpétuel, sur laquelle il passera entre 250 et 300 heures. Avec pas moins de 465 éléments à assembler sur une plaque de 9 cm2. Une pièce d'une telle valeur que chaque geste compte pour ne pas faire de dégâts. Une oeuvre d'art qui, une fois achevée, passera dans d'autres mains. Pas de signature secrète “ Ce n'est pas la politique de la maison, même si une fois la tentation s'est présentée ” raconte l'artisan, juste une trace dans les annales.
Bruit de la lime, manipulation des spiraux, transe du mouvement maintes fois répété: quand Chrystian Lefrançois évoque ce moment, ce rendez-vous entre la montre et lui, c'est celui d'un instant suspendu. D'une méditation. Entre l'artisan et sa réalisation, nulle pensée extérieure, juste une affaire de souffle et de geste juste. Un yoga du corps et de l'esprit. Mais plutôt que d'une ascèse parlons d'un chemin. La vie, comme l'horlogerie, ne ressemble pas toujours à un long fleuve tranquille. Et le chemin s'en ressent. Comme beaucoup, Chrystian Lefrançois a connu la crise horlogère. Pour lui cela a signifié le départ de Genève et le service après-vente chez un détaillant à Bayeux, petite ville du Calvados. De ces années, ni amertume, ni rancoeur. “ Quand faut y aller, faut y aller ” commente l'homme sobrement. Il a simplement interdit à ses enfants de faire le métier.
Puis l'histoire a connu quelques rebondissements et l'industrie horlogère son retour en grâce. Le destin, lui-même, a fait son meaculpa et offert une surprise en dédommagement. A 36 ans, Marc, le troisième fils de Chrystian, a débuté il y a quelques mois une seconde carrière dans l'horlogerie.
“Avec un stage chez un des grands, Philip Prutner, à Paris ” commente le futur pair en connaisseur. Une fierté pour Chrystian Lefrançois qui sait déjà à qui léguer ses 250 kilos de précieux outillages. Sa première 1755, le maître horloger l'a reçue en kit dans une magnifique boîte de plastique bleue, en droite ligne de la Vallée. Chaque geste technique a nécessité la création d'un outil. Pas moins de deux jours pour fabriquer le porte-pièces...