Le temps est humain. C'est l'homme l'auteur du temps. L'animal ne connaît du temps...
Revolution #5 - Septembre 2009
Mercedes Erra, Présidente Exécutive d'Euro RSCG Worldwide

“ Longtemps, je me suis couché de bonne heure ”. C'est la première phrase de Proust dans “A la recherche du temps perdu qui me vient d'abord à l'esprit lorsque je pense au temps. Lui fait écho ma maxime de vie quotidienne : toujours, je me suis levée tôt.
Il m'est arrivé de me lever si tôt pour commencer la journée qu'après avoir petit-déjeuné, m'être préparée, oubliant l'heure, j'ai passé un premier coup de téléphone à... 5h du matin, à un collaborateur passablement endormi et surpris.
Se lever et démarrer à l'aube pour conjurer le passage du temps, sa manière rouée de nous filer entre les doigts, certainement. Mais aussi et surtout, ne pas s'en laisser imposer par le temps. Car rien ne m'insupporte davantage que la dictature du temps. Quand nous le subissons, le temps devient l'ennemi de ce qui me tient à coeur : le travail bien fait, la pensée réfléchie, précise et acérée. Sous la pression du temps, on bâcle, on ne donne jamais ses chances à l'essai, à la maturation. Dans mon métier de publicitaire, je n'ai pas de scrupules à annuler une réunion avec un client parce que nous ne sommes pas prêts. L'idée peut arriver vite, ou pas. On m'objectera que la brillance naît de l'intuition, et que par essence elle se joue du temps, qu'elle procède par flashes, que les éclairs de génie existent. Cela est vrai aussi. Mais qu'il me vienne une idée, et je vais chercher, pour m'en convaincre, à la mettre à l'épreuve du temps, à vérifier si l'intuition tient la route : passera-t-elle la nuit, le questionnement de mes collaborateurs ? Car alors elle en sortira renforcée. On cherche trop souvent la solution à ses problèmes avec l'épée de Damoclès du temps au-dessus de sa tête. Sa menace est-elle si réelle ? Il faut quelquefois désobéir au temps. En perdre un peu permet souvent d'en gagner. Ce qui est bien bâti dure plus longtemps.
Parfois, au contraire, un sentiment d'urgence me saisit : lorsque j'ai l'impression que l'on a trouvé. Alors je ne comprends pas pourquoi tout n'est pas déjà fait, pourquoi on tarde à concrétiser. Lorsqu'il ne reste plus qu'à agir, à faire, une envie soudaine d'accélération me prend, au mépris des contraintes matérielles, au mépris du temps.
Tout cela nous raconte bien que le temps est humain.
C'est l'homme l'auteur du temps. L'animal ne connaît du temps
que ses cycles, quand l'homme moderne a inventé le temps linéaire, le
temps figuré par une flèche horizontale, le sens du temps.
S'il a longtemps été celui du progrès, qu'allons-nous faire aujourd'hui pour qu'il le reste ? A l'heure où l'instant règne en maître dans nos cerveaux bercés de culture numérique, ceux qui auront gardé la conscience et la maîtrise du temps chemineront peut-être plus aisément.
C'est sûrement pour cela que j'ai décidé de vivre cent vingt ans.
