En 1963, la famille Scheufele de Pforzheim rachetait la manufacture horlogère genevoise Chopard. Une expérience dans la fabrication de montres remontant à trois générations et un solide sens commercial ont permis aux Scheufele de faire de Chopard une marque de renommée internationale. Mais l'histoire des succès de cette famille d'entrepreneurs commence déjà au début de ce siècle.
Le Petit fils de Louis-Ulysse Chopard était déjà un vieil homme lorsqu'un beau dimanche de 1963, Karl Scheufele, un jeune allemand âgé alors de 25 ans, passa le seuil de son atelier. Il expliqua à l'horloger genevois qu'il faisait partie d'une famille d'orfèvres établis à Pforzheim depuis trois générations et spécialisés dans la fabrication des montres-bijoux de valeur. Désirant assembler elle-même ses mouvements, la famille Scheufele cherchait à racheter une manufacture d'horlogerie helvétique. Or, il avait entendu parler de Chopard...Paul-André Chopard rabattit soigneusement sa loupe au dessus de ses lunettes pour regarder son interlocuteur en face. Puis son regard se porta sur son atelier. Aujourd'hui, ils n'étaient plus qu'une dizaine à travailler à ses côtés. Pourtant, l'entreprise fondée en 1860 par Louis-Ulysse Chopard, avait connu ses heures de gloire. Au tournant du siècle, la fabrication: des chronomètres de poche ultra précis occupait 150 artisans. En 1920, Louis Ulysse avait déménagé son atelier à Genève pour étendre sa production. Cette période de prospérité commerciale fut néanmoins de brève durée et le déclin de l'entreprise familiale s'amorça dès la troisième génération. Le petit-fils de Louis Ulysse était certes un horloger de grand talent, ruais le sens commercial lui faisait entièrement défaut. Il n'aimait pas voyager, ni participer aux foires horlogères. Assis du matin au soir en blouse blanche devant l'établi, il se contentait de réaliser des montres et des mouvements ultra-sophistiqués pour une poignée de clients scandinaves fortunés.

Conséquence inéluctable de ce manque d'esprit d'entreprise, les clients étaient toujours moins nombreux - mis à part la poignée de fidèles admirateurs - à prendre le chemin de l'atelier de la Rue Miléant n° 5. Lorsque qu'enfin les fils de Paul-André lui firent comprendre qu'ils n'étaient pas intéressés à reprendre la manufacture (l'un devint banquier à Zurich et l'autre missionnaire en Afrique), le vieux monsieur, âgé alors de 70 ans, se décida à vendre. Mais pas au premier venu!Le nouveau propriétaire de la société "Le Petit Fils de L.U: Chopard & Cie- SA.'' devait posséder le sens de la tradition, aimer l'horlogerie de qualité et connaître toutes les particularités de la gestion d'une entreprise. familiale. En outre, le nouvel acquéreur devait s'engager envers Paul-André Chopard -dernier horloger du nomà le laisser continuer à travailler devant son cher établi, enfin libéré de tout souci financier.Le jeune entrepreneur de Pforzheim - qui était lui aussi le petit-fils du fondateur de l'entreprise familiale remplissait idéalement toutes ces conditions et plus encore. Il semblait être en mesure, grâce à son habileté commerciale et sa passion des voyages, toutes deux héritées de son grand-père, de sortir enfin le label Chopard de son oubli pour en faire à nouveau une marque de renommée internationale. "Dès ma première visite dans l'atelier genevois, en voyant le vieux monsieur Chopard assis à son établi devant la fenêtre, j'ai su que nos deux entreprises étaient faites pour s'entendre", déclare aujourd'hui Karl Scheufele.Après consultation des chiffres et des données sur l'entreprise, cette impression spontanée se mua en certitude. L'acquisition de la manufacture, porteuse d'un élégant nom français, offrait aux orfèvres de Pforzheim la chance unique de rattacher leur entreprise à une tradition horlogère remontant au milieu du siècle précédent. Le fait que personne ne connut la maison Chopard la rendait encore plus attrayante aux yeux de Karl Scheufele: "Ainsi nous pouvions construire la réputation de la marque sans avoir à nous soucier d'une image préexistante, qu'elle soit positive ou négative." Mais l'aspect le plus important pour le chef d'entreprise était le fait que, grâce à l'acquisition de Chopard S.A. à Genève, son entreprise Karl Scheufele GmbH & Co KG à Pforzheim se rendait enfin indépendante des fabricants de mouvements. C'était une chance et un privilège de pouvoir entrer de cette façon dans le club des grands horlogers suisses et de réaliser ainsi le vieux rêve que caressait 50 ans plus tôt son grand-père Karl Scheufele I.Un sens inné du commerceKarl Scheufele I fut élevé dans un orphelinat de Pforzheim, suite au décès de ses parents. Au tournant du siècle, il commença un apprentissage chez un importateur de bijoux, Louis Fiessler & Ce., on l'on s'aperçut très vite de ses extraordinaires dispositions pour le commerce. Ses maîtres d'apprentissage l'envoyèrent donc en voyage, Avant sa vingtième année, Karl Scheufele avait non seulement parcouru toute l'Europe et la Russie avec la collection Fiessler, mais il s'était même rendu en Chine! Mais les ambitions du jeune homme ne s'arrêtaient pas là.En 1904, il quitta Fiessler, se maria et ouvrit sur la Luisenstrasse à Pforzheim son propre atelier d'orfèvrerie à l'enseigne "Eszeha", d'après les premières lettres de son nom de famille. L'entreprise se développa rapidement car Kart Scheufele tirait le meilleur profit des contacts qu'il avait noués en Russie et en Extrême-Orient lorsqu'il était employé. De ces régions lointaines, il rapportait des diamants et des pierres précieuses pour en orner des montres, des bracelets ou des bagues de platine (l'or blanc n'était pas encore connu à l'époque).En 1911, Karl Scheufele fit une découverte qui allait influencer durablement le destin de son entreprise: la "montre-clip". "Il s'agissait d'une petite agrafe montée sur un bracelet qui permettait d'y fixer une montre de poche pour dame. Cette invention fut en quelque sorte l'ancêtre de la montre-bracelet", déclare aujourd'hui le petit-fils de l'inventeur. La société féminine de la Belle Epoque fut conquise par cette nouveauté que Karl Scheufele - qui avait immédiatement fait breveter son invention - soumit aussitôt à des fabricants bien placés. La réalisation de la version or ou platine des précieux bracelets était cependant réservée à Eszeha, les "copies" étant réalisées sous licence par d'autres entreprises de Pforzheim.En 1914, dix années seulement après sa fondation, l'entreprise florissante de Karl Scheufele employait 150 personnes et disposait de bureaux à Berlin, Pékin et Moscou. Karl était membre de la Chambre de commerce et de la Société des beaux-arts de sa ville natale et, pendant ses rares heures de loisirs, se consacrait avec passion à l'aviation. Pour la plus grande joie de ses concitoyens, puisqu'en 1912, ils étaient près de dix mille à se presser autour d'un grand champ aux portes de la ville pour assister à la première journée aéronautique de Pforzheim, organisée par le joaillier avec l'appui de son ami personnel, le comte Ferdinand von Zepplin. Puis vint la première guerre mondiale. Karl Scheufele fut parmi les premiers à s'engager sur le front et parmi les derniers à quitter le champ de bataille. A son retour, l'entreprise Eszeha n'existait pour ainsi dire plus.
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