Tribune des Arts - Mai 2009
Propos recueillis par Michel Bonel

Président directeur général de Sotheby's France depuis le 1er septembre 2007, Guillaume Cerutti n'est pas un homme du sérail. Il porte donc un regard neuf sur les enchères. Il est cependant familier du monde de la culture pour avoir dirigé le Centre Georges-Pompidou à Paris, de 1996 à 2001, où il a mené à bien la phase de travaux de rénovation, puis le cabinet de Jean-Jacques Aillagon, au ministère de la Culture et de la Communication, de 2002 à 2004. En juin de cette année-là, il est nommé au Ministère de l'Economie et des Finances, à la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes. Un énarque donc, âgé de 43 ans, dont on loue la simplicité et la qualité des contacts, de la part de cet esprit vif, père de deux enfants et semi- marathonien à ses heures.
Vues de Paris, comment apparaissent les ventes genevoises?
Vue de Paris comme d'ailleurs, Genève est une place importante sur la carte mondiale du marché de l'art, qui a bâti depuis longtemps une très forte identité dans des secteurs porteurs, les bijoux et les montres. C'est pourquoi notre maison a fait de Genève le lieu principal dans le monde pour ses ventes dans ces domaines, avec des résultats probants: près de 78 millions de francs pour la haute joaillerie en 2008. Mais il serait injuste de réduire le marché de l'art genevois à ces seules spécialités. La ville compte plusieurs galeries d'art moderne, de calibre international. Par exemple, la galerie Krugier, dont j'ai encore eu le plaisir d'admirer récemment la sélection à la Foire de Maastricht, sans parler de Marc Blondeau qui dispose d'un magnifique espace contemporain à Plainpalais.
Qu'en est-il de la spécificité genevoise? Est-elle complémentaire avec celle de Paris?
Nous jouons à fond la carte de la complémentarité. Sotheby's n'organise pas de ventes de bijoux ni de montres à Paris. Mais nous avons, à Paris et à Monaco, des spécialistes qui conseillent les clients français, acheteurs ou vendeurs, pour les ventes à Genève. Par exemple, le magnifique ornement de corsage en diamant, par Vever, de la collection de la princesse Louis de Croÿ, vendu 777 000 francs à Genève en mai 2008, venait de France. Inversement, les ventes parisiennes de Sotheby's, notamment de tableaux anciens et modernes, d'Art Déco, de mobilier ou d'orfèvrerie, concernent régulièrement des clients suisses. L'an dernier, la plus belle vente de mobilier ancien à Paris a été celle de la collection de Léon Levy, un industriel genevois qui était aussi un homme érudit et passionné. Et encore plus récemment, l'oeuvre la plus importante de notre vente de dessins anciens du 25 mars, a été achetée par Jean Bonna, dont la collection est admirable. On pourrait multiplier les exemples d'échanges de ce type entre nos deux villes, qui partagent beaucoup d'affinités et une vraie complicité. Je travaille moi-même beaucoup avec ma collègue Caroline Lang, qui dirige avec talent notre bureau de Genève.
Quels ont été les points forts du marché en 2008? Quelle est son évolution?
L'année 2008 a connu deux visages. Celui de records exceptionnels jusqu'à la fin de l'été, puis l'entrée dans la crise économique et financière, qui ouvre une période beaucoup plus difficile dans laquelle nous sommes encore. En mai 2008, à New York, Sotheby's établissait un record mondial pour une oeuvre d'art contemporain, avec un triptyque de Francis Bacon, adjugé 86 millions de dollars. Le 15 septembre dernier, la vente d'oeuvres récentes de Damien Hirst à Londres atteignait encore des résultats remarquables. La crise globale n'a ensuite pas épargné le marché de l'art, même si des nuances doivent être apportées en fonction des secteurs et des continents.
A quoi est dû le succès de Sotheby's Paris?
Sotheby's est en effet devenue en 2008, la première maison de ventes aux enchères en France, avec un chiffre d'affaires de 155 millions d'euros, en hausse de 30% par rapport à 2007. Nous avons eu de grandes satisfactions tout au long de la trentaine de ventes que nous avons organisées dans toutes les spécialités. Pour moi, l'une des raisons principales de cette réussite réside dans le choix que nous avons fait de mettre en vente moins d'oeuvres que nos concurrents. Nous pouvons ainsi consacrer plus de temps à la promotion des tableaux et objets d'art mis en vente, et à la recherche d'enchérisseurs. La valeur moyenne des oeuvres vendues par Sotheby's à Paris, a ainsi atteint 52 000 euros en 2008, de très loin la moyenne la plus élevée sur le marché des ventes aux enchères.
Que pouvez-vous dire au vu des résultats du premier trimestre? Comment voyez-vous la suite de 2009?
A mes yeux, il s'agit d'un trimestre de reconstruction. Les ventes de Sotheby's, à Londres en février, en tableaux impressionnistes et modernes, et en art contemporain, ont enregistré des résultats satisfaisants, mais avec des volumes échangés plus faibles qu'en 2008, parce que nous avions volontairement fait le choix de la sélectivité et de la qualité. A New York, la vente de tableaux anciens a atteint un niveau très élevé, 64 millions de dollars, prouvant que ce domaine où évoluent des collectionneurs fidèles et raffinés, résiste bien à la crise. A Paris, la collection de dessins anciens de Robert Lebel, vendue le 25 mars, a dépassé son estimation haute. A l'image du succès de la dispersion de la collection de Pierre Bergé et Yves Saint Laurent, la leçon des ventes du premier trimestre est limpide. Les oeuvres de grande qualité, ayant une bonne provenance et correctement estimées, continuent de susciter la passion des collectionneurs. Nous allons essayer d'appliquer des principes tout au long de l'année, en axant plus que jamais notre stratégie sur la qualité et l'exigence.
Vous qui venez de l'extérieur, comment vous apparaissent les enchères?
J'éprouve le même plaisir que celui que j'avais eu auparavant dans d'autres institutions culturelles où j'ai travaillé, par exemple le Centre Pompidou, où j'ai passé cinq années. Plaisir lié à la beauté des objets qui nous sont confiés et que nous avons la mission, souvent, de révéler au public avant qu'ils ne repartent pour longtemps chez d'autres propriétaires privés. Plaisir également de rencontrer des personnalités souvent exceptionnelles que sont les collectionneurs de ces objets.