Jack Forster

Très appréciée des connaisseurs et des amateurs depuis son invention au XVIIIe siècle, la répétition minutes est l'une des complications les plus complexes et les plus raffinées à trouver place dans une montre-bracelet.
Dans les premiers âges de l'horlogerie, il n'y avait d'autre moyen de connaître l'heure que d'écouter attentivement la sonnerie des heures. Des complexes clepsydres de la Grèce ou de la Rome antique au gigantesque garde-temps astronomique de l'érudit chinois Su Song (achevé en 1088) et aux horloges des monastères de la Renaissance, l'indication acoustique servait de norme pour marquer l'écoulement du temps. Les cloches d'une église ne délivrent pas uniquement cette précieuse information aux personnes qui sont dans l'incapacité de consulter visuellement le cadran, mais elles le font même de nuit – et cette particularité a constitué l'élan initial pour inciter d'ingénieux horlogers à concevoir une montre en mesure de remplir la même fonction.
A peine nées, les montres ont commencé à parler et les premiers modèles dotés d'une sonnerie des heures ou d'un réveil sont apparues à la fin du XVe et au début du XVIe siècle. Cependant, un garde-temps à répétition ne se limite pas à égrener automatiquement les heures ou les heures et les quarts au fur et à mesure du passage du temps. Une répétition offre la possibilité de délivrer une indication acoustique à la demande – quel que soit le moment où son possesseur le désire, il lui suffit d'activer le rouage de la répétition pour prendre connaissance de l'heure exacte.
A une époque où l'électricité n'existait pas et davantage encore avant la découverte des allumettes de sûreté qui permettaient à tout le moins d'allumer une chandelle avec un minimum de tâtonnements, les montres à répétition étaient un objet d'une merveilleuse utilité pour toute personne désireuse de connaître l'heure au coeur de la nuit. Le progrès représenté par l'invention d'une montre qui indiquait l'heure à la demande faisait entrer irrévocablement dans l'histoire les périodes d'éveil à la durée incertaine à attendre dans l'obscurité la sonnerie de la prochaine heure.
La première “ véritable ” montre à répétition capable de sonner à la demande, semble avoir vu le jour en Angleterre au XVIIe siècle, sous le règne de James II, au moment où un pasteur du nom d'Edward Barlow et l'un des plus célèbres horlogers anglais, Daniel Quare, inventèrent à peu près simultanément le mécanisme de la répétition. Tous deux déposèrent une demande de brevet, que le roi accorda finalement en 1687 à Quare, dont la version se distinguait par une manipulation plus aisée. La construction de Barlow requérait l'activation de deux poussoirs, l'un pour les heures et l'autre pour les quarts alors que celle de Quare recourait au même poussoir pour commander la sonnerie des heures et des quarts. Au cours du XVIIe siècle, les pendules et les montres à répétition se répandirent à une échelle relativement large dans les demeures bourgeoises. Souvent déposées sur une console murale installée à proximité d'un lit, les pendules à répétition étaient dotées d'une corde afin de pouvoir activer la sonnerie en position allongée alors que les montres à répétition rencontraient la faveur des grands voyageurs.

Autrefois comme aujourd'hui, chacun souhaitait connaître l'heure, dans la mesure du possible, à sa plus petite fraction plutôt qu'au quart le plus proche. En 1710, l'horloger anglais Samuel Watson présenta une nouvelle avancée technique avec la répétition cinq minutes, qui sonnait l'heure par rapport au repère des 5 minutes le plus proche. La première mention d'un mécanisme de répétition minutes qui pouvait enfin sonner l'heure à la minute près remonte au traité d'horlogerie écrit en 1741 par le Français Antoine Thiout.
Toutefois, la création de la première montre à intégrer un mécanisme de répétition minutes est généralement attribuée à l'Anglais Thomas Mudge, également considéré comme le premier horloger à avoir construit une montre dotée du dispositif connu de nos jours sous le nom d'échappement à ancre. L'apparition au milieu du XVIIe siècle d'une répétition minutes signifiait qu'il était désormais possible de connaître l'heure de manière acoustique à la minute près. En outre, l'invention à la même époque de l'échappement à ancre, de l'échappement à détente parmi d'autres découvertes essentielles firent de la consultation sonore de l'heure une expérience qui ne différait plus essentiellement de celle en usage de nos jours.

Il est vrai que peu d'instants sont aussi magiques pour un féru d'horlogerie que l'enclenchement d'une répétition. A cet effet, il convient de faire coulisser un verrou monté sur la carrure du boîtier, qui accomplit deux fonctions : d'une part, il arme un ressort indépendant qui alimente le rouage de la répétition et, de l'autre, il donne l'ordre au mécanisme lui-même de frapper les timbres à l'intérieur de la montre. Lorsque le verrou est relâché, il revient à sa position initiale et la sonnerie retentit. S'il est 2h35 par exemple, la montre égrènera deux sons graves – dong, dong pour marquer les 2 heures - puis deux fois deux sons alternativement aigus et graves – ding-dong, ding-dong pour indiquer que deux quarts se sont écoulés depuis la dernière heure pleine, soit 30 minutes – et finalement cinq sons aigus – ding, ding, ding, ding, ding pour compter les cinq dernières minutes. A l'origine, les marteaux des premières répétitions frappaient des cloches logées dans le boîtier. Abraham-Louis Breguet et Pierre Le Roy furent les premiers horlogers à employer les timbres à section ronde qui se retrouvèrent rapidement dans toutes les répétitions minutes françaises. Breguet réalisa aussi un certain nombre de répétitions “ à toc ” ou “ muettes ”, qui frappaient un support dans la boîte plutôt que des timbres afin de délivrer une indication tactile, mais non audible de l'heure. En ces temps-là, la consultation répétée de sa montre lors d'un rendez-vous passait déjà pour un manque de savoir-vivre et, comme de nos jours, cette règle de bienséance était plus fréquemment transgressée qu'observée – une situation qui contribua grandement à l'engouement rencontré par les répétitions muettes de Breguet. Le génial horloger conçut également un perfectionnement essentiel, connu sous le nom de “mécanisme tout ou rien ”. En effet, les premières constructions de répétition minutes possédaient l'inconvénient de permettre l'activation partielle de la sonnerie, qui entraînait une indication acoustique erronée de l'heure. Dans son principe, ce dispositif est constitué d'un doigt muni d'un ressort qui prévient toute sonnerie avant que le verrou ne soit complètement repoussé. Avec l'invention du tout ou rien et l'adoption de timbres à section ronde, les éléments fondamentaux de la répétition minutes moderne étaient en place.

Audemars-Piguet, qui a réalisé la première montre-bracelet à répétition minutes, demeure actuellement l'un des constructeurs les plus experts de répétitions et de complications à sonnerie. Mais il est intéressant de relever que la toute première montre à répétition, présentée en 1892, était une Omega – plus exactement, une Louis Brandt, la marque qui précéda Omega. La montre-bracelet à répétition reste un luxe, car elle est coûteuse à l'achat et onéreuse à entretenir en raison des soins minutieux requis par ce mécanisme lors des opérations de service. Le charme de la répétition minutes est tel qu'elle a même été imitée électroniquement par la marque Citizen Watch, qui fabrique des calibres à quartz. Sa répétition solaire Eco-Drive représente un amusant paradoxe puisque les répétitions minutes étaient conçues à l'origine pour permettre de prendre connaissance de l'heure dans l'obscurité. Le prix et la rareté des montres à répétition les réservent aux amateurs à la bourse bien garnie ou aux collectionneurs les plus enthousiastes, qui n'éprouvent que dédain pour les considérations économiques, tant il est vrai que la répétition minutes et ses proches parents offrent un plaisir horloger à nul autre pareil : elles permettent d'écouter avec ravissement ce que les anciens nommaient la “ musica universalis ” - l'harmonie des sphères célestes.
