Bastien Buss

«2009 sera pour les sous-traitants horlogers une année morte», témoigne le directeur d'une société chaux-de-fonnière active dans les boîtes et bracelets. «L'exercice est déjà sacrifié», corrobore un homologue genevois. «Il faut essayer de survivre d'ici à 2010, lorsque, peutêtre, le marché se sera un peu repris. Mais rien n'est moins sûr», renchérit une entreprise jurassienne spécialisée dans les cadrans de montres.
Paroxysme de l'euphémisme: le moral n'est de loin pas au beau fixe au septième Salon Environnement Professionnel Horlogerie Joaillerie, à Lausanne (12 au 15 mai), qui a pourtant fait le plein d'horlogers. Malgré la récession et le contexte de crise aigu pour l'horlogerie, les fournisseurs peinent toujours et encore à s'exprimer ouvertement. Par choix ou par contrainte. «Que voulez-vous que je vous dise? Que tout va mal? Tout le monde le sait déjà. Je n'ai pas envie de stigmatiser tel client ou un tel autre. Je risque de perdre les rares commande que j'ai encore.» Un autre entrepreneur jurassien nous renvoie, poliment: «Il faut comprendre. Tout le monde est aux abois.»
C'est peu dire que la colère gronde parmi les sous-traitants. Après cinq années de croissance phénoménale, ils se sentent totalement «lâchés» ou «abandonnés» par les marques horlogères, même s'ils ont aussi largement profité de cette période faste.
Dindons de la farce, cinquième roue du char, sont les expressions les plus souvent usitées. «L'an passé, les marques nous pressaient comme des citrons. Nous travaillions parfois même le weekend pour livrer selon leurs désirs de stars. Aujourd'hui, certaines d'entre elles ne répondent même plus à nos messages électroniques. Ce comportement est inadmissible. » Pris à la gorge, ce spécialiste du traitement de surface a dû licencier huit personnes et réduire l'horaire de travail à hauteur de 60%. «Du jour au lendemain, c'était le silence radio. Avant, on se téléphonait presque tous les jours. Désormais, mes appels sont filtrés», relate ce directeur des ventes d'une société active dans les couronnes. C'est surtout ce manque de communication qui suscite l'aigreur des sous-traitants, après des années de respect dans les relations commerciales. «Nous ne disposons pas des outils d'analyse du marché de certains horlogers. Eux ont normalement une vision globale. Vous imaginez bien que notre perception depuis Le Locle est réduite. Alors pourquoi nous ont-ils fait croire que tout allait bien jusqu'à la fin de l'année?» Ecoeuré, ce patron n'a pas de mots assez durs pour faire part de son agacement. Les noms d'oiseaux de tous ramages pleuvent pendant de longues minutes.
Les vertus de la diversification
En raison de stocks toujours surnuméraires, tout se négocie désormais, surtout les prix. «Les marques exigent parfois de réduction de tarifs de 10 à 30%», témoigne un CEO. Un scandale, selon lui, étant donné que certains horlogers dégagent des marges pouvant aller - pour les meilleurs - jusqu'à 30-35%, alors que les fournisseurs se contentaient allégrement d'un 8 à 10%.
Dans tout l'arc jurassien, de Genève à Schaffhouse, il règne certains jours un silence assourdissant sur les sites de production. De l'avis d'un directeur d'une PME active dans les bracelets, les sous-traitants ne travaillent plus qu'à 70% de leurs capacités. Les annulations brutales de commandes en amont peuvent parfois entraîner des conséquences létales.
Le fabricant d'écrins Setco, établi à La Chaux-de-Fonds, a ainsi fait faillite. La résiliation en janvier d'une importante commande d'une société horlogère genevoise aurait porté le coup de grâce. Les 47 collaborateurs de l'entreprise ont été licenciés à la fin du mois de mars. «Ces dernières années, l'horlogerie a pesé jusqu'à 80% de nos ventes. Aujourd'hui, nous sommes tombés à 40 ou 50%», constate Jean-Daniel Bodenmann, patron de la société homonyme. Cette PME, active dans le travail sur le bois et fondée en 1891, a livré en établis horlogers la majorité des marques haut de gamme de la Vallée de Joux. Une spécialisation fortement dépendante du recrutement horloger. Comme les horlogers ont totalement gelé les embauches, l'entreprise a dû se séparer de son personnel intérimaire. Une mesure qui a touché quinze personnes à fin 2009, sur un effectif de 45 employés. Pour survivre, l'entreprise, sise au Brassus, revient à ses origines, en se redéployant dans la menuiserie (notamment des charpentes), en attendant que l'horlogerie se reprenne.
Cette crise aurait aussi du bon. Elle permettra de faire le tri entre les vrais fournisseurs, ceux qui privilégient le savoir-faire, la bienfacture et l'innovation et les opportunistes de mauvais aloi. La période d'euphorie aurait en effet donnée naissance à des soustraitants peu scrupuleux, profitant de la situation de carence de produits pour se lancer. «Souvent, au fond de leur garage, avec une petite machine achetée d'occasion. » Et comme les marques ne savaient plus où trouver les pièces pour répondre à la demande exponentielle, ces fournisseurs improvisés auraient fleuri. Moins amer que nombre de ses collègues, Jean-Luc Bodenmann pense surtout à tous les jeunes horlogers venant de terminer leur formation et qui se retrouve aujourd'hui sur un marché du travail atone. «Ils vont peut-être abandonner le métier pour trouver du travail. C'est grave. On est en train de sacrifier la relève». Et un CEO jurassien de conclure: «Lorsque les horlogers souffrent, les fournisseurs, eux, boivent le calice jusqu'à la lie.»

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