Dans l'univers de la mesure du temps, on ne compte plus ceux qui se découvrent une âme altruiste, qui associent leur marque à une oeuvre caritative, qui multiplient les actions charitables jusqu'à en faire une véritable arme de communication. Philanthropes ? A vrai dire… pas tout à fait ! Le philanthrope, le vrai, celui qui tire ses origines du grec philanthrôpos – philos, ami et anthrôpos, homme – agit pour le bien de ses semblables avant d'agir pour lui-même, s'applique à améliorer leur condition avec désintéressement et modestie. On est loin de l'outil marketing brandi de ci de là pour renforcer valeur et notoriété... Loin de la politique caritative à tout prix, au service de l'image de marque... Loin de la philanthropie paillettes et projecteurs, en costume de gala et en couverture de la presse people... Loin de celle qui semble ne trouver grâce qu'escortée par de célèbres ambassadeurs… Pour reprendre les propos – oh combien prophétiques – de Louis-Nicolas Bescherelle en 1864, extraits de son Dictionnaire National, “aujourd'hui nous avons bien peu de philanthropes mais, en revanche, nous avons beaucoup de philanthropomanes”, sortes de Tartuffes de la charité qui affectent “un amour excessif pour l'humanité”... Alors, oui, il y a bien plus de deux poids deux mesures chez les Verseaux horlogers.Antoine Vaccaro, président du Centre d'étude et de recherche sur la philanthropie (Cerphi), à Paris, estime que “ le donateur qui se dépossède de sa richesse acquiert un pouvoir symbolique qui peut se traduire par la reconnaissance sociale ». De fait, il y a ceux qui surfent sur la mode de la générosité ad gloriam, parce qu'aux yeux du public le caritatif revêt un intérêt grandissant et valorisant. Il y a ceux qui veulent enluminer l'image de leur entreprise et donner au luxe un visage plus humain, si tant faire se peut. Il y a ceux qui apportent de beaux soutiens à de belles causes, de façon ponctuelle, ciblée et réfléchie. Il y a ceux qui le clament haut et fort. Et il y a ceux qui agissent dans l'ombre. Non pour s'acheter une bonne conduite, ou parce que c'est tendance, mais pour changer le monde et le faire avancer. Ceux-là ont créé leur propre fondation et ne cherchent pas à en faire un étendard. Parce que les actes valent mieux que les mots. Leur démarche ne relève pas tant du charity business que d'une prise de conscience personnelle. Etienne Eichenberger, de la société genevoise Wise, spécialisée dans le conseil et l'accompagnement des aspirations philanthropiques, souligne qu'aujourd'hui “les gens veulent non seulement donner de leur vivant mais montrent aussi le désir d'une implication personnelle et active”. Parmi ces archanges qui ont pensé aux autres parce qu'ils en avaient les moyens, et ce avant même de penser à soigner une réputation, Jasmine Audemars, Severin Wunderman ou encore Carlo Crocco.
Les forêts précèdent les peuples, les déserts les suivent
Jasmine Audemars aurait pu faire de cette citation de Chateaubriand le cri de la Fondation Audemars Piguet née en 1992. Une fondation entièrement auto-financée par la vente des garde-temps. Son but : protéger l'environnement en contribuant à la conservation des forêts dans le monde entier et ouvrir la jeunesse à ces patrimoines en voie de disparition. Une vocation familiale née de la sensibilité de Jacques-Louis Audemars pour la nature en général, les domaines forestiers en particulier. Bénéficiant des conseils scientifiques de l'Union mondiale pour la nature (UICN), la fondation est présente sur les quatre continents, du Brésil au Cameroun, du Portugal à la Chine. Son modus operandi : s'appuyer sur les ONG et les forces vives locales pour mener à bien ses projets. Au Mexique, la fondation veille à préserver le sentier de pèlerinage des indiens Huichols, menacé de désertification, et inventorie la faune, la flore et les lieux sacrés naturels qui le jalonnent. Elle prévoit de demander l'inscription de ce chemin particulièrement intéressant pour sa biodiversité, ses valeurs historique et culturelle, sur la liste du Patrimoine Mondial de l'UNESCO.La discrétion sied aux grands hommes
Derrière un parcours horloger bien rempli qui l'a mis aux commandes de Gucci Timepieces puis de Corum, severin Wunderman a dissimulé un grand sens de la philanthropie. Aucune communication sur le sujet avant son décès en juin dernier. Et encore... L'homme a toujours souhaité oeuvrer en toute discrétion et surtout ne pas faire état des actions humanitaires auxquelles il a consacré 13 à 17% de ses revenus annuels. Une démarche personnelle donc, qui plus était privée. Ce survivant de l'Holocauste a créé avec steven spielberg The severin Wunderman Collection of Child survivor Testimonies from the Holocaust. parallèlement, il a institué la severin Wunderman Family Foundation afi n de fi nancer des programmes de recherche fondamentale dans le domaine des maladies incurables, et Change A Life pour aider les personnes méritantes en détresse morale ou matérielle. son engagement philanthropique et sa contribution au patrimoine culturel, notamment par la constitution d'un Musée Jean Cocteau, lui ont valu d'être nommé Chevalier de l'Ordre National de la Légion d'Honneur en 2004.
"Le superflu devient vital"

Carlo Crocco avec une enfant de la Fondation MDM
qui va bénéfi cier d'une intervention au coeur.

Carlo Crocco en visite au centre d'adoption de Tamil Nadu qui accueille les nourissons sauvés par le projet Poonthaleer, fi nancé par la Fondation MDM : inspiré par Edmond Kaiser, Poonthaler lutte contre l'infanticide féminin, fréquent en Inde.

Fondation MDM : Le Club Butterfl y accueille les enfants pendant leur temps libre, leur donnant accès à une bibliothèque, un centre informatique et un espace cuisine. Des activités sportives y sont également organisées régulièrement.
Le fondateur de Hublot a quitté son fi ef cette année, serein et heureux. Avec un objectif avoué : s'occuper à temps plein de la Fondation MDM créée en 1998 pour soutenir l'enfance défavorisée. A l'origine MDM signifi ait “Montre des montres”. Fort à propos, le sigle est devenu “Main dans la Main”. Le départ de l'aventure ? Il y a plus de dix ans, Carlo Crocco est bouleversé par une famille tessinoise qui a adopté sept enfants indiens, tous handicapés... Une révélation en quelque sorte. Après plusieurs voyages en Inde, des rencontres marquantes – celle de soeur Thérésa, d'Edmond Kaiser (Terre des Hommes) ou de ce pasteur indien qui prenait seul en charge une cinquantaine d'orphelins, il prend la décision « d'utiliser le superfl u de l'industrie du luxe pour des enfants dans le besoin ». La Fondation est née. sans aucun calcul marketing. sa popularité se construit par le bouche-à-oreille, des employés aux fournisseurs, des vendeurs aux clients, qui ont tous à leur manière participé à son développement, fi nancièrement pour certains, humainement pour d'autres. C'est là la victoire de Carlo Crocco. “En travaillant dans le luxe, on se crée des problèmes de conscience... Il y a quelque chose d'injuste voire d'immoral dans le secteur, même s'il génère beaucoup d'emplois”. La Fondation MDM attribue chaque année un prix d'une valeur de 50'000 CHF à une personne qui s'est distinguée dans l'aide à l'enfance démunie. Et comme si l'altruisme coulait de source, Carlo Crocco travaille aujourd'hui sur un nouveau projet d'entreprise sociale inspiré du concept de microcrédit de Mohammed Yunus.
