L'Agefi - 17 juin 2009
Interview Bastien Buss

Philippe Stern. DR
Une page se tourne dans l'histoire de la manufacture Patek Philippe. Son président et propriétaire Philippe Stern, qui a porté au pinacle la société horlogère, passera le témoin à son fils Thierry à la fin de l'année, après près d'un demi-siècle de carrière. Un défi de taille pour ce représentant de la quatrième génération de la famille Stern, à la tête d'une entreprise aussi emblématique. Dans un contexte tempétueux, la référence horlogère semble à peine chahutée par les roulis de la récession. Dans les ventes aux enchères, ses montres historiques continuent de faire tourner la tête des collectionneurs. Patek Philippe emploie 1300 personnes dans le canton de Genève et, en y ajoutant les sites du Brassus et de la Chauxde- Fonds, on atteint les 1500 personnes. Alors que de très nombreux horlogers doivent licencier une part importante de leur personnel, Patek Philippe n'envisage aucune mesure de ce type. Au contraire, les investissements se poursuivent. La société, en mains de la famille Stern depuis 1932, ne publie pas de chiffres. La Banque Vontobel estime son chiffre d'affaires à 1,2 milliard de francs. En moins de cinq ans, il aurait doublé.
Comment vivez-vous cette période de turbulence?
Il est indéniable que l'industrie se trouve dans une période de crise et cette dernière touche également Patek Philippe. Il n'y a pas de miracle. Notre société est peut-être moins affectée que d'autres entreprises horlogères. Il ne s'agit pas de la première période délicate pour le secteur, mais cette fois, elle est globale. Pas un seul marché ne résiste. Partout, faire des affaires est devenu nettement plus compliqué.
Et chez vous à l'interne?
Nous résistons plutôt bien. Dans les grandes lignes et à ce jour, je peux vous dire qu'à fin mai notre chiffre d'affaires est toujours stable par rapport à la même période de 2008. Laquelle était déjà une belle performance. C'est plutôt positif sachant que fin 2008 nous budgétisions, dans ce contexte de récession, une contraction de nos ventes de l'ordre de 15% pour l'ensemble de l'exercice. Cela aurait correspondu à l'année 2007, qui nous avait déjà pleinement satisfaits. Il est intéressant de relever que certaines de nos références de la collection courante affichent une baisse des ventes de l'ordre de 10%. A l'opposé, les très belles pièces, avec plus-value, de haute complication, continuent de se vendre tout aussi bien qu'en 2008, si ce n'est mieux. Au final, ces deux aspects se compensent. Nous pouvons donc être satisfaits.
Quelle est la situation sur les différents marchés?
Notre répartition des ventes n'a pas vraiment évolué. Patek Philippe réalise toujours quelque 45% de ses ventes en Europe et 35% en Asie. Le grand changement est intervenu aux Etats- Unis, pays le plus touché par le marasme. Il est possible qu'à la fin de l'année le recul de notre chiffre d'affaires y atteigne les 50%. Tout comme pour l'ensemble de l'industrie. En Europe, il n'y a rien de dramatique, à part peut-être l'Espagne. En Asie, cela reste stable, mis à part le Japon qui peine toujours à revenir, mais cela est le cas depuis trois ans au moins.
Quelles mesures avez-vous prises pour remédier à la crise, que vous étiez un des premiers avoir anticipé?
Il en existe plusieurs. Tout d'abord au niveau de notre réseau de distribution. Nous ne livrons pas plus qu'il ne le faut à nos distributeurs. Nous vérifions d'ailleurs deux fois par mois les ventes qu'ils ont effectuées au niveau des détaillants. Un contrôle similaire est fait chez ces derniers en ce qui concerne le sell out effectif. Il faut absolument éviter les stocks dans le réseau. Nous ne remplaçons que les montres vendues. Une mesure qui permet de garder sous contrôle la tentation de certains de recourir au marché parallèle.
Donc pas de marché gris chez vous, alors qu'il est largement répandu chez d'autres horlogers?
Cette pratique ne peut entièrement être empêchée. Mais grâce à nos contrôles et à l'achat de pièces directement sur ce marché, nous remontons à la source et prenons des mesures contre les personnes concernées.
C'est-à-dire?
Les détaillants qui ne jouent pas le jeu reçoivent d'abord un avertissement. En cas de récidive, ils sont retirés de notre réseau. Au final, notre réseau est passé en un an de plus de 600 points de vente dans le monde à moins de 500. Un avantage de taille pour renforcer notre côté exclusif.
Tout cela rien qu'en raison du marché gris?
Non. C'est pour un faisceau de raisons différentes. Nous avons exclu les points de ventes qui n'avaient pas le potentiel suffisant, ceux qui n'avaient pas compris notre philosophie et ceux qui n'avaient pas suivi nos directives. Ce redimensionnement s'avère très bénéfique car avec une production limitée à eniron 40.000 montres par année, il est impossible de proposer de belles pièces à tous en quantité suffisante. Nous avons toujours voulu, dans un premier temps, créer la demande et ensuite, éventuellement, ajuster la production.
Quelles autres mesures anti-crise avez-vous prises?
Bénéficiant de davantage de temps, nous améliorons notre organisation, ainsi que notre flux de production. Nous renforçons également certains contrôles et travaillons à la mise en application des critères du règlement de notre propre poinçon de qualité, sur lequel nous avons travaillé depuis plus de trois ans.
L'atonie a-t-elle un impact sur votre personnel, alors que l'ensemble de l'horlogerie licencie à tout-va?
Comme je l'ai déjà dit la situation n'est pas dramatique pour nous. Nous prévoyons, selon un scénario pessimiste, une baisse de 12 à 15% de notre chiffre d'affaires. Mais non, il n'y a pas eu d'impact sur nos employés. Bien sûr, nous n'engageons plus comme il y a encore deux ans, mais n'avons pas réduit nos effectifs. La seule décision à ce sujet a été de surveiller davantage tout le personnel temporaire. En période d'euphorie, nous en avions beaucoup engagé. Je ne pense qu'il va falloir prendre d'autres mesures.
Comment jugez-vous ces sociétés horlogères qui se séparent de leurs collaborateurs?
C'est dramatique. Vous perdez un savoir-faire difficile à retrouver. Imaginez, vous les avez formé pendant trois à quatre ans, voire plus. Nous séparer de collaborateurs serait vraiment une des toutes dernières mesures que nous prendrions. C'est du gâchis. Ces sociétés ont peut-être été trop optimistes, naïves, croyant que les arbres poussaient jusqu'au ciel. En a découlé une surproduction, faite parfois, souvent, au détriment de la qualité.
Pas d'impact donc dans vos projets de développement, notamment à la Chaux-de-Fonds?
Pas du tout. Les travaux se poursuivent, devant être prêts à la fin de l'année. A notre siège à Planles- Ouates, aussi tout se déroule comme prévu. Nous avons eu l'occasion de racheter un terrain de 33.000 m2 à L'Oréal, juste à côté de notre site. Le bâtiment accueillera l'implantation de la division de fabrication des composants, qui ne sera pas destinée à augmenter la production mais à améliorer les flux de production.
A quand la fin de la crise?
Impossible de répondre à cette question. Il ne faut pas s'attendre à une amélioration d'ici à la fin 2009. Peut-être qu'à partir de mi- 2010, nous pourrions voir les premiers signes d'amélioration. La reprise sera lente et minime.
A quand le passage de témoin à votre fils Thierry?
D'ici à la fin de l'année, il reprendra la présidence de Patek Philippe. Pour ma part, je vais me retirer petit à petit tout en restant au conseil d'administration. C'est un déroulement logique. C'est une bonne chose que mon fils reprenne la barre aujourd'hui, car en période difficile, il faut faire davantage d'efforts, voyager, être plus actif, créatif. Quand tout va bien dans le meilleur des mondes, cela n'encourage pas à reprendre toutes les responsabilités rapidement.
Un pincement au coeur tout de même?
Pas vraiment. Il n'y a pas de nostalgie. J'y pense depuis longtemps donc rien d'imprévu à cela. Un jour ou l'autre, il faut bien s'arrêter. Cela fait 46 ans que j'oeuvre chez Patek Philippe.
L'indépendance, toujours le leitmotiv par excellence?
Bien sûr. Toutes les dispositions ont été prises pour que Patek Philippe reste une entreprise familiale. Il n'y a que des avantages à cette situation. Cela donne une énorme confiance à notre clientèle. La crédibilité, la stabilité de la marque est reconnue et même renforcée du fait de cette indépendance. C'est un gage et un engagement des propriétaires à maintenir cette tradition de qualité et d'innovation.
A quoi ressemblera Patek Philippe dans dix ans?
Je ne crois pas qu'il y aura d'énormes changements ou de révolution. Notre philosophie est claire: nous voulons continuer de produire les meilleures montres du monde, rester indépendants, contrôler nos distributeurs et nous ne disposons pas d'un réseau de boutiques en propre. Patek Philippe va continuer de se développer. Notre croissance sera régulière, contrôlée, jamais trop rapide.
